dimanche 29 juillet 2012

Le monopole du coeur. Essai sur l'arrogance des bien-pensants

Le bonheur est une idée neuve en Europe.

SAINT-JUST

La majorité des chroniqueurs et autres commentateurs de la politique québécoise s'entendent pour dire que nous vivons une «fin de cycle»(1). La question nationale ennuie et perd de son acuité. Trudeau aurait gagné et l'influence du Québec à Ottawa diminue. Sur ce front, le Canada de Harper gouverne tranquille. Les Québécois tentent maintenant de se définir en fonction de l'axe gauche-droite. Nous débattrions enfin des «vraies affaires» à la recherche de nouveaux consensus comme une «société normale», c'est-à-dire anglicisée, globalisée et technocratique. Les individus à identité nomade forment la nouvelle «race des seigneurs». La jeunesse, conquise, en redemande. Fin de l'histoire? Selon moi, la réflexion sur notre indéniable appauvrissement collectif concerne l'ensemble des Québécois. Bas-Laurentienne, je suis très consciente de ce que la dynamique actuelle, faite de déracinements, inflige à nos régions.

L'école doit nous instruire du pays où nous habitons. La défense de ses intérêts incombe par la suite à ceux et celles qui savent l'apprécier. Contrairement à ce qu'affirme Québec solidaire ou la Coalition avenir Québec, la liberté des peuples ne se réduit pas à un programme de gauche (QS) et se lie encore moins à un moratoire de dix ans (CAQ). C'est une part de notre dignité marquant notre inscription au monde dans toute sa diversité. L'appartenance régionale ne fait point exception. Ce devrait être un lieu commun que de rappeler combien notre identité collective, tout en évoluant, doit être défendue.

L'intérêt pour la chose publique croît dans l'action, mais méfions-nous des populismes de droite (libertarien) et de gauche (altermondialiste), car la démocratie représentative ne doit pas être sacrifiée sur l'autel de la participation directe. Il en va de la survie même de la politique comme espace de médiation, creuset d'où s'organise le gouvernement des hommes(2).

Bien, Mal et autres turpitudes

Courage! La politique est moins «conviviale et festive (3)» que conflictuelle. «Faire de la politique autrement» me dîtes-vous? L'éthique et les tribunaux tendent déjà à s'y substituer pour tout aplanir. Pleine de bons sentiments (justice sociale, écologie, égalité des sexes), notre «gauche bobo» ne possède pas pour autant la vertu. Ainsi, sur les 19 professeurs embauchés à l'UQAR en développement régional et au département de lettres et humanités depuis dix ans (2003-2012) aucun n'y a étudié substantiellement ou est simplement originaire de l'immense territoire desservi par l'université rimouskoise. Pourtant, l'institution a eu 30 ans afin de se préparer à la retraite massive de ses employés baby-boomers et former une relève locale(4). Dans la mesure de mes moyens, je suis la première à signaler cette négligence entraînant un véritable colonialisme intellectuel. Connais-toi toi-même, dit l'adage. J'invite mes concitoyens et nos élus à questionner davantage les gestionnaires de nos institutions publiques, comme Johanne Boisjoly doyenne aux affaires départementales de l'UQAR, sur leurs pratiques. Sinon, qui ou quoi assurera notre avenir et celui de nos enfants? La bonne fortune peut-être!

Nos théories et nos récits le montrent, la politique moderne est parcourue en permanence de vagues de conflit. Mais il s'y trouve aussi des océans de passivité.On connaît bien les raisons pour lesquelles les sujets des régimes autoritaires se tiennent tranquilles la plupart du temps et ne s'insurgent qu'à l'ouverture manifeste d'une fenêtre d'opportunité. Mais pourquoi diable les citoyens de régimes démocratiques restent-ils si souvent dans leur fauteuil alors qu'ils ont le droit de résister? Alors que la démocratie a besoin de leur participation active?(5)

Qui ne dit mot consent à sa marginalisation. Tout le monde a pu voir l'an dernier Bruno Jean, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement rural, accepter un poste important à la Commission de la représentation électorale du Québec. Sa nomination permit l'adoption immédiate d'une nouvelle carte. À la manière d'un «roi-nègre», il fait disparaître non pas une, mais trois circonscriptions francophones dévitalisées. En comparaison, les Chambres de commerce des régions éloignées, normalement si réfractaires aux enjeux identitaires, se sont dissociées de leur propre fédération dans le dossier de l'occupation et de la vitalité des territoires (projet de loi 34) (6).

Décidément, la gauche d'ici, rassemblée autour des Forums sociaux altermondialistes, a le jupon du bonheur qui dépasse. Elle ne peut s'arroger le «monopole du coeur». Comme l'a martelé Valéry Giscard d'Estaing à l'élection présidentielle française de 1974, la droite a le sien - qui n'est pas nécessairement le mien - et il bat à sa cadence. Bref, parce que le «patriote» représente une version traditionnelle du Bien, nos régions ne sauront être fortes si nous cultivons une vision abstraite, complètement déracinée, du Bien et du Mal.

Source: YouTube

Si le débat gauche-droite n'est pas une «idée neuve» au Québec, les questions constitutionnelles et linguistiques demeurent existentielles. Ce qui caractérise les petites nations, c'est la fragilité de leur existence(7). Le sort de notre société n'en est pas jeté, mais le temps presse avant que nos choix nous fassent atteindre le degré zéro d'affirmation régionale et nationale.

Références:

(1) Mathieu Bock-Côté, Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois, Montréal, Boréal, 2012, 174 p. ISBN: 978-2-7646-2168-4.
(2) Joseph Yvon Thériault, «Politique et démocratie - Quand le remède pourrait tuer le patient», Le Devoir, 10 décembre 2011.
(3) Forum social bas-laurentien: http://forumsocialbaslaurentien.org/ (Page consultée le 13 avril 2012).
(4) L'UQAR aurait dû prendre leçon de cet exemple: «Alors qu'il [Fernand Dumont] achève une maîtrise en sociologie sur la pensée juridique, les autorités de l'Université [Laval] lui laissent entendre que, une fois son doctorat terminé, il pourra enseigner à la Faculté. Stimulé par cette perspective, Fernand Dumont se rend à Paris en 1953 faire un doctorat en sociologie. (Danielle Ouellet, «Lauréates et lauréats. Dumont, Fernand», Les Prix du Québec, 1990 [En ligne] http://www.prixduquebec.gouv.qc.ca/recherche/desclaureat.php?noLaureat=129 (Page consultée le 21 mai 2016)». 
(5) Charles Tilly et Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution, 2e éd. augm. d'une préface, Trad. de l'anglais par Rachel Bouyssou, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, p. 335-336. ISBN: 978-2-7246-1800-6.
(6) Thierry Haroun, «D'autres voix s'élèvent contre la Fédération des chambres de commerce», Graffici.ca, 6 mars 2012 [En ligne] www.graffici.ca/dossiers/autres-voix-elevent-contre-federation-des-726/ (Page consultée le 24 juillet 2015). 
(7) Milan Kundera, «Un Occident kidnappé ou la tragédie de l'Europe centrale», Le Débat, 1983 [En ligne]http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=DEBA_027_0003&download=1.

Texte remanié d'un article paru dans Graffici.ca, 16 avril 2012.

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