dimanche 18 novembre 2012

Le discours à recentrer du député «souverainiste» Jean-François Fortin


J'ai du respect pour la fonction de député. Monsieur Jean-François Fortin a certaines qualités. Il est jeune, accessible, régionaliste et bon animateur. Il a surtout le désir de plaire et de bien se conformer. Il succéda à un Jean-Yves Roy inscrit aux «abonnés absents» (cliquez ici). Il enfila même les habits de député deux ans avant de l'être...(1) Il arriva finalement à Ottawa au moment où les Québécois congédièrent le Bloc. C'est à grands frais(2) qu'il parvint à retenir des électeurs sensibles aux sirènes de Jack Layton.  Force est de constater qu'il a beaucoup d'amis Facebook. C'est la politique dans ce qu'elle a de ludique.

En revanche, succombant à une mode, il organisa de coûteux et polluants voyages à l'étranger pour cinq ou six élèves du Cégep. Résultat des courses? Un journaliste émérite à la radio locale ouvre les lignes téléphoniques pour tâter l'opinion sur la réforme de l'assurance-emploi et personne ne répond. Quelques jeunes d'ici trottent ostensiblement en Palestine! L'heure venue d'assurer la pérennité de notre culture, la relève fait mine de se défoncer pour Haïti! Enfin, quand il faut surmonter les innombrables défis du vieillissement de la population, le Carrefour jeunesse-emploi de Matane prend les fonds d'Emploi-Québec pour aller au Honduras! Les Gaspésiens ont autant besoin de maîtriser l'espagnol que la Floride d'avoir des ours polaires. La bien-pensance permet à l'instigatrice du projet, Claudie Fillion, comme à Jeff Fortin de garder le petit doigt en l'air dans les cocktails. Charité bien ordonnée commence par soi-même...

Au-delà du triste spectacle de la rectitude mondialiste, des forces politiques sont à l'oeuvre: natalité en berne, migration de remplacement, etc. Le système politique canadian travaille à marginaliser le Québec. À 23% (78 députés sur 338), jamais le Québec n'a été aussi diminué qu'aujourd'hui. Des gouvernements majoritaires peuvent désormais se former aux Communes sans l'appui des Québécois(3) et nommer des unilingues anglais aux plus hautes sphères(4). Or, sur la refonte de la carte électorale, monsieur Fortin n'a pas trouvé mieux que de s'aligner sur les doléances des députés npdistes voisins Toone et Caron en se privant de tout ressort national. Le bloquiste se félicite que les commissaires le trouvent inoffensif... Diantre! Jean-François Fortin est souverainiste, mais ne se rappelle plus pourquoi.

Le réveil risque d'être brutal aux élections de 2015 s'il continue à prendre la dénonciation du gouvernement Harper pour de la critique du fédéralisme. Tel l'orignal immobile au milieu de la voie publique, notre député est ébloui par la lumière des phares du véhicule qui s'apprête à le heurter. S'il projeta en novembre de laisser pousser sa moustache (Movember), je le convie à un tout autre chantier: recentrer son discours. Il est encore temps de résister au déclin tranquille, de rejeter ce bling-bling puéril. À moins qu'il ne se soit déjà assuré, sans que nous le sachions, un parachute doré...

 L'orignal ébloui par des phares reste paralysé sur la route. C'est pareil chez certains députés!
Source: Photothèque Le Soleil
Carl Thériault, «Bas-Saint-Laurent: attention aux originaux (sic)!», Le Soleil, 28 octobre 2012(5).


Article paru dans l'hebdomadaire mitissien L'Information le 14 novembre 2012.

Notes
(1) Daniel Ménard, «Politique. Nancy Charest demande à Jean-François Fortin de clarifier son statut», La Télévision de La Mitis, 8 novembre 2010 [En ligne] http://tvmitis.ca/politique/2074-nancy-charest-demande-a-jean-francois-fortin-de-clarifier-son-statut (Page consultée le 17 décembre 2012).
(2) Ne soyons pas naïf. Il n'y a pas de miracle. Ce fut une affaire de gros sous. Le plafond des dépenses électorales pour la circonscription de Haute-Gaspésie-La Mitis-Matane-Matapédia était fixé à 86 709.81$. Jean-François Fortin dépensa 82 536,78$, soit 95,19% du montant auquel il avait droit. La libérale Nancy Charest atteint seulement 72,55% (62 905,32$), le conservateur Allen Cormier 61,58% (53 400,21$), Louis Drainville du Parti vert 4,13% (3581,52$), puis la néo-démocrate Joanie Boulet 0,03% (24,16$). Source: Élections Canada, Rapport de campagne électorale du candidat, 41e élection générale (2 mai 2011), [En ligne] http://www.elections.ca/WPAPPS/WPF/FR/CC/DistrictReport?act=C2&eventid=34&returntype=1&option=3&queryid=e75f7a8c5f9c412283f81a387c7d2836 (Page consultée le 5 janvier 2016).
(3) François Rocher, «Vers la marginalisation du Québec sur la scène fédérale?», dans Miriam Fahmy (dir.), L'état du Québec 2012, Montréal, Boréal, 2012, p. 458-466.
(4) Linda Cardinal, «Que restera-t-il du projet linguistique canadien en 2015?», dans Miriam Fahmy (dir.), L'état du Québec 2012, Montréal, Boréal, 2012, p. 460-462.
(5) Le journaliste a bel et bien écrit «originaux» plutôt qu'«orignaux». Trop drôle!

Épilogue

Arrivé en quatrième position, le député sortant, Jean-François Fortin, se fait... sortir! (21 octobre 2015) 

jeudi 8 novembre 2012

Multiculturalisme: la boucane à Boucar Diouf

Boucar Diouf, héros de l'interculturalisme, le regard fixé sur la promesse des lendemains qui chantent.
Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse.
Les sociétés primitives vivent dans l'enchantement. La plus grande partie de l'aventure humaine se déroule sous la domination de l'au-delà sur l'ici-bas. Après une évolution aussi longue que complexe surviennent, en Occident d'abord, les révolutions modernes et le «désenchantement du monde (Max Weber)». Les idéologies agissent désormais comme formes de représentation du monde. Elles aspirent à cacher le réel divisé, à fondre tous les discours en un.

Les idéologies doivent être largement diffusées. Leurs adeptes n'hésitent pas à recourir aux médias de masse et à la figure mythique du héros. Il est fascinant d'observer le processus par lequel une vedette est fabriquée. Que ce soit le self-made-man et le cow-boy sur la frontière américaine, le maoïste Lei Feng, le nazi Horst Wessel ou le personnage de Maria Chapdelaine, le héros vertueux parvient à s'extraire de ses origines modestes pour se hisser au panthéon de la nation. Il n'est pas rare que le héros meurt jeune. Il ne risque donc plus de contrevenir à l'idéal qu'on s'en fait.

Le multiculturalisme/interculturalisme est l'idéologie dominante à notre époque. Les divisions habituelles gauche-droite ou fédéraliste-souverainiste se brouillent à son contact. C'est l'union d'une droite libertarienne et d'une certaine gauche préférant les droits des minorités à la défense des travailleurs. Son propagandiste régional, l'homme par qui il se «vend» à Rimouski, est nul autre que Boucar Diouf. Ce «héros» festif quitta son papa polygame afin d'étudier en océanographie, puis d'enseigner à l'UQAR. Le virage pluraliste de notre société fut cependant son véritable tremplin vers l'humour et l'animation. Un succès d'intégration que nous célébrons tambours et trompettes par esprit d'ouverture. L'ex-berger exerce sur son auditoire le magnétisme du pasteur. Dois-je préciser combien notre homme charismatique aime se trouver sous les projecteurs?

Le vernis de notre héros postmoderne craque quand, par les mêmes choix individuels qui le firent quitter l'Afrique, il lâche l'utopie que nous lui réservions. En déménageant comme tant d'autres à Montréal (87% des nouveaux arrivants), il symbolise mieux que quiconque l'échec de la régionalisation de l'immigration. Le discours des bien-pensants en prend alors pour son grade. L'envie est forte de s'écrier: «show de boucane, Diouf!»

Mon athéisme boucarien tient aussi à quelque chose de plus existentiel. Si l'artiste use de lieux communs, multiplie les bons sentiments et sait reconnaître une majorité francophone avec son histoire et sa mémoire propres pour flatter son public, il s'est associé à un modèle d'intégration chartiste. L''interculturalisme de Bouchard-Taylor refuse d'accorder à la société d'accueil ce qu'elle a toujours été: une culture de convergence. Pourquoi aurions-nous besoin aujourd'hui d'une copie à peu près conforme du multiculturalisme canadien? Comme si le vieux Canada français à Rimouski n'avait pas un jour intégré les Collins, McKinnon, Ross, Wells et Yockell. Halte à la judiciarisation des rapports sociaux!

Article paru sur le site Internet du quotidien Le Soleil de Québec, sous la rubrique «Points de vue», le 7 novembre 2012.

Lecture suggérée

Le Soleil publia le 6 novembre 2008 un texte de Boucar Diouf («Obama est-il vraiment un Noir?») où il s'échine à mesurer la proportion de «sang noir» et de «sang blanc» chez le nouveau président des États-Unis.

Noir-Blanc ou Blanc-Noir, peu importe, la plume de Diouf trempe alors dans l'encre du racisme. Il écrit notamment: «Mon propre fils est métis et je ne veux pas qu'on lui mette dans la tête qu'il est juste un Noir.»

L'évolution démographique dans l'Est du Québec: mythes et réalités

L'évolution démographique justifierait la disparition d'une autre circonscription fédérale dans l'Est du Québec. Comment se caractérise-t-elle? En remontant à 1,8 enfant par femme en âge de procréer, l'indice synthétique de fécondité (ISF) du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine reste en deçà du seuil de renouvellement des générations (2,1), mais sensiblement plus élevé que sur l'île de Montréal (1,5). Quant au solde migratoire interrégional, il est devenu stable dans l'Est, positif même dans la Péninsule, alors qu'il est négatif dans la métropole.

Le changement opère plutôt du fait que le Québec accueille environ 53 000 immigrants par année, soit le double d'il y a 30 ans. Étant donné que 87% d'entre eux s'installent dans la grande région de Montréal, ils contribuent largement à modifier la répartition de la population à notre désavantage. Rompre avec ce tabou nous permettrait de questionner notre faible attractivité, l'échec (utopie?) de la régionalisation de l'immigration. Que de poudre aux yeux lorsque la tête d'affiche de la diversité (interculturalisme) en région, Boucar Diouf, finit par s'établir comme tant d'autres à Montréal. L'envie est forte de s'écrier: «show de boucane, Diouf!»

L'examen des derniers recensements de Statistique Canada révèle aussi que nos régions vieillissent deux fois plus vite que la moyenne québécoise. Quatre décennies de sous-fécondité se paient cher. L'âge médian des femmes se situe maintenant à 48-49 ans, pour atteindre un respectable 56,7 ans à Trois-Pistoles. Ainsi, les Pistoloises se souviennent d'Expo 67 alors que la plupart des Africaines n'étaient pas nées lors de la chute de l'URSS en décembre 1991. La majorité des femmes étant ménopausées, les effectifs de nos populations ne peuvent à l'évidence que décroître. Notre histoire n'a rien connu de tel depuis la «réduction» des Amérindiens. Considérant les excédents que les peuples du Sud dégagent, notamment en Haïti et en Afrique francophone, il doit et il y aura plus ou moins rapidement ce que l'Organisation des Nations unies (ONU) appelle une «migration de remplacement».

Quoi qu'en disent les observateurs du secteur immobilier [Le Courrier du Fleuve, 25 juillet 2012], Rimouski, Rivière-du-Loup et leurs dépendances (ex.: Saint-Anaclet ou Saint-Antonin) ne constituent que deux îlots vieillissant de croissance modeste, inférieure à la moyenne québécoise, au sein d'un environnement dévitalisé. La quantité et la qualité des services de proximité en milieu rural périclitent. On meurt désormais plus souvent que l'on naît. Selon l'Institut de la statistique du Québec (ISQ), la Gaspésie - Îles-de-la-Madeleine compta 789 naissances et 1032 décès en 2011. Vous comprendrez alors pourquoi j'accueille avec scepticisme les propos de Dominique Morin. Figurez-vous que ce jeune sociologue - parachuté au Bas-Saint-Laurent comme la quasi-totalité des professeurs embauchés dans les sciences de l'homme à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) depuis dix ans - annonce sur toutes les tribunes (Acfas, musée régional, journaux) que nous vivrions une «nouvelle dynamique de croissance»!

J'aimerais y croire, mais ce raisonnement, pour le moins hâtif, jure trop avec les faits, la tendance lourde. Il me semble voué davantage à garnir le curriculum vitae de son auteur qu'à vraiment nous informer, car à moins de céder au jovialisme du débutant ou d'obéir à une conception postmoderne de nos communautés, nous ne pouvons qu'éprouver de la tristesse au contact d'une population incapable d'assurer sa reproduction. D'où vient ce «refus de la vie» (Pierre Chaunu)? Il ne s'agit certes pas de revenir en arrière. Hier encore, les femmes étaient réduites à la fonction procréative. Elles souffraient en silence de leur condition. Il faut simplement constater combien collectivement depuis quelques décennies nous avons perdu, pour reprendre la formule d'Ernest Renan, «la volonté de continuer à faire valoir [transmettre] l'héritage qu'on a reçu indivis». Finalement, je rappelle une réalité à ceux qui mettent des lunettes roses afin d'épater la galerie: les économies occidentales, à commencer par la nôtre, font face à une crise des retraites sans précédent.

Article paru dans Graffici.ca, 27 septembre 2012.