dimanche 18 novembre 2012

Le discours à recentrer du député «souverainiste» Jean-François Fortin


J'ai du respect pour la fonction de député. Monsieur Jean-François Fortin a certaines qualités. Il est jeune, accessible, régionaliste et bon animateur. Il a surtout le désir de plaire et de bien se conformer. Il succéda à un Jean-Yves Roy inscrit aux «abonnés absents» (cliquez ici). Il enfila même les habits de député deux ans avant de l'être...(1) Il arriva finalement à Ottawa au moment où les Québécois congédièrent le Bloc. C'est à grands frais(2) qu'il parvint à retenir des électeurs sensibles aux sirènes de Jack Layton.  Force est de constater qu'il a beaucoup d'amis Facebook. C'est la politique dans ce qu'elle a de ludique.

En revanche, succombant à une mode, il organisa de coûteux et polluants voyages à l'étranger pour lui-même et cinq ou six élèves du Cégep. Résultat des courses? Un journaliste émérite à la radio locale ouvre les lignes téléphoniques pour tâter l'opinion sur la réforme de l'assurance-emploi et personne ne répond. Quelques jeunes d'ici avec leur enseignant trottent ostensiblement en Palestine! L'heure venue d'assurer la pérennité de notre culture, la relève fait mine de se défoncer pour Haïti! Enfin, quand il faut surmonter les innombrables défis du vieillissement de la population, le Carrefour jeunesse-emploi de Matane prend les fonds d'Emploi-Québec pour aller au Honduras! Les Gaspésiens ont autant besoin de maîtriser l'espagnol que la Floride d'avoir des ours polaires. La bien-pensance permet à l'instigatrice du projet, Claudie Fillion, comme à Jeff Fortin de garder le petit doigt en l'air dans les cocktails. Charité bien ordonnée commence par soi-même...

Par-delà le triste spectacle de la rectitude mondialiste, des évolutions sont à craindre: natalité en berne, migration de remplacement, etc. Le système politique canadian travaille à marginaliser le Québec. À 23% (78 députés sur 338), jamais le Québec n'a été aussi diminué qu'aujourd'hui. Des gouvernements majoritaires peuvent désormais se former aux Communes sans l'appui des Québécois(3) et nommer des unilingues anglais aux plus hautes sphères(4). Or, sur la refonte de la carte électorale, par exemple, monsieur Fortin n'a pas trouvé mieux que de s'aligner sur les doléances des députés npdistes voisins Toone et Caron en se privant de tout ressort national. Le bloquiste se félicite que les commissaires le trouvent inoffensif... Diantre! Jean-François Fortin est peut-être souverainiste, mais ne sait plus pourquoi.

Le réveil risque d'être brutal aux élections de 2015 s'il continue à prendre la dénonciation du gouvernement Harper pour son unique critique du fédéralisme. Tel l'orignal immobile au milieu de la voie publique, notre député est ébloui par la lumière des phares du véhicule qui s'apprête à le heurter. S'il projeta en novembre de laisser pousser sa moustache (Movember), je le convie à un tout autre chantier: recentrer son discours. Il est encore temps de résister au déclin tranquille, de rejeter ce bling-bling puéril. À moins qu'il ne se soit déjà assuré, sans que nous le sachions, un parachute doré...(5)

 L'orignal ébloui par des phares reste paralysé sur la route. C'est pareil chez certains députés!
Source: Photothèque Le Soleil
Carl Thériault, «Bas-Saint-Laurent: attention aux originaux (sic)!», Le Soleil, 28 octobre 2012(6).


Article paru dans l'hebdomadaire mitissien L'Information le 14 novembre 2012.

Notes
(1) Daniel Ménard, «Politique. Nancy Charest demande à Jean-François Fortin de clarifier son statut», La Télévision de La Mitis, 8 novembre 2010 [En ligne] http://tvmitis.ca/politique/2074-nancy-charest-demande-a-jean-francois-fortin-de-clarifier-son-statut (Page consultée le 17 décembre 2012).
(2) Ne soyons pas naïf. Il n'y a pas de miracle. Ce fut une affaire de gros sous. Le plafond des dépenses électorales pour la circonscription de Haute-Gaspésie-La Mitis-Matane-Matapédia était fixé à 86 709.81$. Jean-François Fortin dépensa 82 536,78$, soit 95,19% du montant auquel il avait droit. La libérale Nancy Charest atteint seulement 72,55% (62 905,32$), le conservateur Allen Cormier 61,58% (53 400,21$), Louis Drainville du Parti vert 4,13% (3581,52$), puis la néo-démocrate Joanie Boulet 0,03% (24,16$). Source: Élections Canada, Rapport de campagne électorale du candidat, 41e élection générale (2 mai 2011), [En ligne] http://www.elections.ca/WPAPPS/WPF/FR/CC/DistrictReport?act=C2&eventid=34&returntype=1&option=3&queryid=e75f7a8c5f9c412283f81a387c7d2836 (Page consultée le 5 janvier 2016).
(3) François Rocher, «Vers la marginalisation du Québec sur la scène fédérale?», dans Miriam Fahmy (dir.), L'état du Québec 2012, Montréal, Boréal, 2012, p. 458-466.
(4) Linda Cardinal, «Que restera-t-il du projet linguistique canadien en 2015?», dans Miriam Fahmy (dir.), L'état du Québec 2012, Montréal, Boréal, 2012, p. 460-462.
(5) «Jean-François Fortin avait un objectif caché», Communiqué du Bloc québécois [En ligne] http://www.blocquebecois.org/2014/08/jean-francois-fortin-avait-un-objectif-cache/, 13 août 2014 (Page consultée le 25 novembre 2017).
(6) Le journaliste a bel et bien écrit «originaux» plutôt qu'«orignaux». Trop drôle!

Épilogue

Arrivé en quatrième position, le député sortant, Jean-François Fortin, se fait... sortir! (21 octobre 2015) 

jeudi 8 novembre 2012

Multiculturalisme: la boucane à Boucar Diouf

Boucar Diouf, héros de l'interculturalisme, le regard fixé sur la promesse des lendemains qui chantent.
Photo: Hugo-Sébastien Aubert, La Presse.
Les sociétés primitives vivent dans l'enchantement. La plus grande partie de l'aventure humaine se déroule sous la domination de l'au-delà sur l'ici-bas. Après une évolution aussi longue que complexe surviennent, en Occident d'abord, les révolutions modernes et le «désenchantement du monde (Max Weber)». Les idéologies agissent désormais comme formes de représentation du monde. Elles aspirent à cacher le réel divisé, à fondre tous les discours en un.

Les idéologies doivent être largement diffusées. Leurs adeptes n'hésitent pas à recourir aux médias de masse et à la figure mythique du héros. Il est fascinant d'observer le processus par lequel une vedette est fabriquée. Que ce soit le self-made-man et le cow-boy sur la frontière américaine, le maoïste Lei Feng, le nazi Horst Wessel ou le personnage de Maria Chapdelaine, le héros vertueux parvient à s'extraire de ses origines modestes pour se hisser au panthéon de la nation. Il n'est pas rare que le héros meurt jeune. Il ne risque donc plus de contrevenir à l'idéal qu'on s'en fait.

Le multiculturalisme/interculturalisme est l'idéologie dominante à notre époque. Les divisions habituelles gauche-droite ou fédéraliste-souverainiste se brouillent à son contact. C'est l'union d'une droite libertarienne et d'une certaine gauche préférant les droits des minorités à la défense des travailleurs. Son propagandiste régional, l'homme par qui il se «vend» à Rimouski, est nul autre que Boucar Diouf. Ce «héros» festif quitta son papa polygame afin d'étudier en océanographie, puis d'enseigner à l'UQAR. Le virage pluraliste de notre société fut cependant son véritable tremplin vers l'humour et l'animation. Un succès d'intégration que nous célébrons tambours et trompettes par esprit d'ouverture. L'ex-berger exerce sur son auditoire le magnétisme du pasteur. Dois-je préciser combien notre homme charismatique aime se trouver sous les projecteurs?

Le vernis de notre héros postmoderne craque quand, par les mêmes choix individuels qui le firent quitter l'Afrique, il lâche l'utopie que nous lui réservions. En déménageant comme tant d'autres à Montréal (87% des nouveaux arrivants), il symbolise mieux que quiconque l'échec de la régionalisation de l'immigration. Le discours des bien-pensants en prend alors pour son grade. L'envie est forte de s'écrier: «show de boucane, Diouf!»

Mon athéisme boucarien tient aussi à quelque chose de plus existentiel. Si l'artiste use de lieux communs, multiplie les bons sentiments et sait reconnaître une majorité francophone avec son histoire et sa mémoire propres pour flatter son public, il s'est associé à un modèle d'intégration chartiste. L''interculturalisme de Bouchard-Taylor refuse d'accorder à la société d'accueil ce qu'elle a toujours été: une culture de convergence. Pourquoi aurions-nous besoin aujourd'hui d'une copie à peu près conforme du multiculturalisme canadien? Comme si le vieux Canada français à Rimouski n'avait pas un jour intégré les Collins, McKinnon, Ross, Wells et Yockell. Halte à la judiciarisation des rapports sociaux!

Article paru sur le site Internet du quotidien Le Soleil de Québec, sous la rubrique «Points de vue», le 7 novembre 2012.

Lecture suggérée

Le Soleil publia le 6 novembre 2008 un texte de Boucar Diouf («Obama est-il vraiment un Noir?») où il s'échine à mesurer la proportion de «sang noir» et de «sang blanc» chez le nouveau président des États-Unis.

Noir-Blanc ou Blanc-Noir, peu importe, la plume de Diouf trempe alors dans l'encre du racisme. Il écrit notamment: «Mon propre fils est métis et je ne veux pas qu'on lui mette dans la tête qu'il est juste un Noir.»

L'évolution démographique dans l'Est du Québec: mythes et réalités

L'évolution démographique justifierait la disparition d'une autre circonscription fédérale dans l'Est du Québec. Comment se caractérise-t-elle? En remontant à 1,8 enfant par femme en âge de procréer, l'indice synthétique de fécondité (ISF) du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine reste en deçà du seuil de renouvellement des générations (2,1), mais sensiblement plus élevé que sur l'île de Montréal (1,5). Quant au solde migratoire interrégional, il est devenu stable dans l'Est, positif même dans la Péninsule, alors qu'il est négatif dans la métropole.

Le changement opère plutôt du fait que le Québec accueille environ 53 000 immigrants par année, soit le double d'il y a 30 ans. Étant donné que 87% d'entre eux s'installent dans la grande région de Montréal, ils contribuent largement à modifier la répartition de la population à notre désavantage. Rompre avec ce tabou nous permettrait de questionner notre faible attractivité, l'échec (utopie?) de la régionalisation de l'immigration. Que de poudre aux yeux lorsque la tête d'affiche de la diversité (interculturalisme) en région, Boucar Diouf, finit par s'établir comme tant d'autres à Montréal. L'envie est forte de s'écrier: «show de boucane, Diouf!»

L'examen des derniers recensements de Statistique Canada révèle aussi que nos régions vieillissent deux fois plus vite que la moyenne québécoise. Quatre décennies de sous-fécondité se paient cher. L'âge médian des femmes se situe maintenant à 48-49 ans, pour atteindre un respectable 56,7 ans à Trois-Pistoles. Ainsi, les Pistoloises se souviennent d'Expo 67 alors que la plupart des Africaines n'étaient pas nées lors de la chute de l'URSS en décembre 1991. La majorité des femmes étant ménopausées, les effectifs de nos populations ne peuvent à l'évidence que décroître. Notre histoire n'a rien connu de tel depuis la «réduction» des Amérindiens. Considérant les excédents que les peuples du Sud dégagent, notamment en Haïti et en Afrique francophone, il doit et il y aura plus ou moins rapidement ce que l'Organisation des Nations unies (ONU) appelle une «migration de remplacement».

Quoi qu'en disent les observateurs du secteur immobilier [Le Courrier du Fleuve, 25 juillet 2012], Rimouski, Rivière-du-Loup et leurs dépendances (ex.: Saint-Anaclet ou Saint-Antonin) ne constituent que deux îlots vieillissant de croissance modeste, inférieure à la moyenne québécoise, au sein d'un environnement dévitalisé. La quantité et la qualité des services de proximité en milieu rural périclitent. On meurt désormais plus souvent que l'on naît. Selon l'Institut de la statistique du Québec (ISQ), la Gaspésie - Îles-de-la-Madeleine compta 789 naissances et 1032 décès en 2011. Vous comprendrez alors pourquoi j'accueille avec scepticisme les propos de Dominique Morin. Figurez-vous que ce jeune sociologue - parachuté au Bas-Saint-Laurent comme la quasi-totalité des professeurs embauchés dans les sciences de l'homme à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) depuis dix ans - annonce sur toutes les tribunes (Acfas, musée régional, journaux) que nous vivrions une «nouvelle dynamique de croissance»!

J'aimerais y croire, mais ce raisonnement, pour le moins hâtif, jure trop avec les faits, la tendance lourde. Il me semble voué davantage à garnir le curriculum vitae de son auteur qu'à vraiment nous informer, car à moins de céder au jovialisme du débutant ou d'obéir à une conception postmoderne de nos communautés, nous ne pouvons qu'éprouver de la tristesse au contact d'une population incapable d'assurer sa reproduction. D'où vient ce «refus de la vie» (Pierre Chaunu)? Il ne s'agit certes pas de revenir en arrière. Hier encore, les femmes étaient réduites à la fonction procréative. Elles souffraient en silence de leur condition. Il faut simplement constater combien collectivement depuis quelques décennies nous avons perdu, pour reprendre la formule d'Ernest Renan, «la volonté de continuer à faire valoir [transmettre] l'héritage qu'on a reçu indivis». Finalement, je rappelle une réalité à ceux qui mettent des lunettes roses afin d'épater la galerie: les économies occidentales, à commencer par la nôtre, font face à une crise des retraites sans précédent.

Article paru dans Graffici.ca, 27 septembre 2012.

jeudi 13 septembre 2012

Monographie de Saint-Donat-de-Rimouski

«La terre danse ici, monsieur, c'est un quadrille de la nature.» C'est en ces termes que s'écria le conducteur d'Arthur Buies sur le chemin Neigette en provenance de Saint-Anaclet et en direction de Saint-Donat en 1890. 121 ans plus tard, je souhaite partager avec toutes les familles donatiennes présentes et futures, de même qu'avec les visiteurs, un pan de notre jeune histoire. Je convie mes concitoyens et mes concitoyennes à apprécier le chemin parcouru et à raffermir leur sentiment d'appartenance local, rural, régional et national en cette ère d'individualisme et de mondialisation néolibérale.

Je vous offre gracieusement sur le site Internet de la municipalité au http://www.saintdonat.ca/decouvrir-saint-donat/histoire-patrimoine/monographie-de-saint-donat-de-rimouski une étude détaillée, faite avec professionnalisme et convenablement illustrée, couvrant les débuts de notre coin de pays, de la préhistoire amérindienne à 1890. Les connaissances véhiculées par l'ouvrage prennent solidement appui sur les écrits antérieurs disponibles, mais reposent principalement sur l'examen minutieux d'une foule de documents jusqu'ici méconnus ou peu utilisés. De précieuses informations recueillies çà et là que j'ai accumulées dans mes cartons depuis une décennie. En ce sens, on peut parler d'un renouvellement significatif des connaissances relatives au passé donatien. J'ai voulu ce document à la fois scientifique et populaire, instructif et agréable. À vous de juger.

Cette monographie, qui découle de mon mémoire de maîtrise, devrait éventuellement se prolonger jusqu'à notre époque. Le récit n'étant pas parfait et sans bornes, il s'y glisse certainement des erreurs et des omissions. Veuillez m'en aviser, il me fera plaisir d'y apporter les corrections et les additions nécessaires. Je reste, en définitive, seule responsable du contenu et de l'orientation du texte.

Tous ceux qui, de près ou de loin, m'ont rendu service pendant l'élaboration de ce travail de synthèse trouvent ici l'expression de ma reconnaissance. Je tiens à remercier de façon toute spéciale MM. Patrick Legoupil  et Gil Bérubé pour l'aide apportée en fin de projet. Ils ont fait en sorte que le résultat d'un travail exigeant, accompli discrètement et sans financement, soit accessible en un clic de partout sur la planète!

Bonne lecture


lundi 20 août 2012

Atlas référendaire du Bas-Saint-Laurent, 1980 et 1995

D'un référendum à l'autre sur la souveraineté, nous remarquons que chaque couche de l'électorat bas-laurentien s'est exprimée avec cohérence. C'est une page importante de notre histoire politique, un temps de grande mobilisation citoyenne, qui se trouve ici cartographiée. Nous nous appuyons en tout sur les Rapports des résultats officiels du Directeur général des élections du Québec (DGEQ). Finalement, nous ambitionnons que ce modeste document soit pour le public en général un prolongement de l'Atlas du Bas-Saint-Laurent (http://atlasbsl.uqar.ca).

Bonne exploration!


http://www.sneq.qc.ca/2011/06/06/atlas-referendaire-du-bas-saint-laurent-1980-et-1995/

mercredi 15 août 2012

Une défense du politique

Le tableau Le débat sur les langues: séance de l'Assemblée législative du Bas-Canada le 21 janvier 1793 de Charles Huot, inauguré en 1913, Salon bleu de l'Assemblée nationale du Québec.

Bien que nous soyons en période estivale, les médias nous informent qu'il devrait y avoir déclenchement d'élections générales par le premier ministre John James Charest d'ici l'automne. Son gouvernement - impopulaire, empêtré dans une crise sociale et éclaboussé par des allégations de corruption - est fort de sa clientèle traditionnelle: les «gens de bien» ($$$), les anglophones et les anglicisés pour qui chaque scrutin met en péril l'unité canadienne de même qu'une majorité de personnes aînées vulnérables. De son propre aveu, monsieur Charest compte faire campagne en jouant la stabilité (loi et ordre) contre la violence de la rue. Si le cynisme ambiant s'observe facilement, nous ne devrions pas pour autant balayer tous les partis politiques d'un revers de main(1).

Une médiation nécessaire

Les partis représentent un moment politique de la démocratie permettant «aux hommes et aux femmes, à travers la diversité des intérêts, des opinions et des passions qui les opposent, de s'organiser pour ordonnancer la société(2)». Mieux qu'un concours de personnalité, leur programme rend lisible le choix des électeurs. Ces «réducteurs et agrégateurs de pluralité(3)» donnent au Québec une voix. Le libéral Adélard Godbout accorda aux femmes le droit de vote en 1940 après l'avoir fait accepter à son parti. Seules dans leur lutte, les suffragettes auraient échoué encore une fois devant la vive opposition des évêques. En 1962, lors de la Révolution tranquille, Jean Lesage présida à la nationalisation des compagnies d'électricité après avoir reçu un mandat clair des Québécois. Nous devons la Charte de la langue française ou le déclubage au gouvernement Lévesque et le développement de la baie James à celui de Robert Bourassa. Ces exemples témoignent de l'importance des projets collectifs.

Avoir le courage de ses convictions en gardant à l'esprit que l'on vit en société. À ceux, légion, qui condamnent toute forme de partisanerie, je réponds que l'individu a besoin de s'identifier à un héritage de sens, partager une mémoire, sous peine de se retrouver nu et désemparé. La démocratie représentative n'existe pas dans le simple but de dépouiller le peuple de sa liberté de parole. À moins d'être un adepte de la théorie du complot, un parti doit, pour remporter et se maintenir au pouvoir, refléter au mieux la volonté générale. Nombre de formations politiques en lice convient les Québécois à un redressement national. Le désir d'émancipation est toujours vivant.

Rendre à César

Les affaires de la cité sont prenantes et conflictuelles, mais les éluder appauvrit notre espèce puisque l'homme est un «animal politique» (Aristote). Je suis l'auteure d'un texte qui suscita dernièrement quelques réactions: beaucoup d'émotions, peu d'arguments rationnels. Or, il est malaisé de discuter les goûts et les couleurs. Je souhaite que la raison éclaire les esprits intuitifs, sentimentalo-mystiques. Quand bien même une conseillère sortante m'enverrait des «énergies positives» (L'Avantage, 2 juillet) et affecterait de se soucier de «l'élévation de mon âme» (L'Information, 11 juillet http://www.hebdosregionaux.ca/est-du-quebec/2012/07/13/replique-de-kedina-fleury-samson), la modernité nous exhorte à débattre. S'il vous plaît, rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu(4)!

Je vois, à ma grande inquiétude, le Québec français régresser, abusé par ceux ayant «les deux mains sur le volant». Après quatre siècles sur les bords du Saint-Laurent, notre petite nation ne doit pas disparaître. Il faut durer dans nos moyens comme dans nos aspirations les plus légitimes. Votez, car c'est seulement ensemble que nous pouvons être maîtres chez nous.

Article paru sur le site Internet de L'Information, 20 juillet 2012.

Note et références
(1) Jean-Herman Guay, «Pour les partis politiques, rien ne va plus!», dans Miriam Fahmy dir., L'état du Québec 2012, Montréal, Boréal, 2012, p. 126-133. ISBN: 978-2-7646-2162-2.
(2) Joseph Yvon Thériault, «Politique et démocratie - Quand le remède pourrait tuer le patient», Le Devoir, 10 décembre 2011, [En ligne] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/338070/politique-et-democratie-quand-le-remede-pourrait-tuer-le-patient (Page consultée le 30 juin 2016).
(3) Ibid.
(4) Matthieu 22 15-22, Marc 12 13-17 et Luc 20 20-26. «Cette citation sert [...] de source à un précepte fondateur de l'Église catholique et des premiers papes: la division entre pouvoir temporel (politique) qui appartient au chef de l'État et pouvoir spirituel (religieux et théologique) qui lui appartient au pape. (Wiktionnaire)»

Kédina Fleury-Samson? Qui m'aime me suive!

En 2011, dans le magazine L'actualité, Kédina Fleury-Samson s'exclame urbi et orbi,
c'est-à-dire à la ville et au monde: «Je suis une attraction touristique! (1
Photo: TC Media - Archives (L'Avantage, 5 mars 2015).

L'ambition individuelle est une passion enfantine.
 
CHARLES DE GAULLE

La journaliste Sonia Lévesque nous apprend la démission de la conseillère mont-jolienne Kédina Fleury-Samson dans L'Information du 27 juin 2012. Bien que je ne connaisse pas le personnage Fleury-Samson, je ressentis à la lecture de l'article un malaise. Je vous invite à le lire. D'autres textes, parus sous la plume de Roger Boudreau (L'Avantage, 19 juin) et Daniel Ménard (maregion.ca, 20 juin), confirmèrent mes appréhensions.

Madame Fleury-Samson n'a pas jugé bon d'aviser ses commettants avant son départ. Selon Roger Boudreau, sa démission fit l'effet d'une «bombe» en pleine séance du conseil le 18 juin. Nous ne voyons nulle part la gratitude due à une population qui lui a fait confiance depuis 2005(2). Le seul moment où elle fait référence à la mobilisation de ses concitoyens - fluoration de l'eau et Château Landry - c'est en des termes négatifs: «Comme si la ville ne reposait que sur ces deux dossiers». En matière d'égocentrisme, versons ces deux pièces d'anthologie au dossier: «Je suis toujours animée par la volonté de construire la société dans laquelle je vis, et je souhaite le faire dans un environnement qui favorisera mon dynamisme, mon originalité et ma détermination [...] Je ne me réalise pas actuellement dans l'environnement dans lequel je suis, et attendre pour éviter une élection et des coûts à la Ville de Mont-Joli, je ne trouve pas ça juste». Me, myself and I, que dire de plus! Je puis ajouter qu'elle se sent engagée. Elle a raison, mais pas là où elle pense. En effet, lorsqu'elle parle de sa personne, le vocabulaire est riche et abondant (49 mots dont 20 «je»). Son ancienne fonction mérite environ 28 mots et la communauté de laquelle elle reçut un mandat, trois. J'ai bien dit 3 ... Oups!

Ces quelques remarques ne seraient pas bien vilaines s'il n'y avait autre chose. Or, on apprend que Kédina Fleury-Samson songe à faire don de son auguste personne à la province. Comme madame est indépendante de nature, c'est aux partis politiques de la suivre et non l'inverse: «J'aimerais bien que les partis marginaux comme Québec Solidaire ou Option Nationale [elle mentionne ailleurs le Parti vert] appuient ma candidature, si tel était le cas». En outre, elle s'engage «à solliciter et trouver une candidature, féminine, intègre» à son image pour la remplacer à la table du conseil. Je croyais naïvement que c'était au peuple de désigner les élus! En de telles circonstances, on imagine aisément que son successeur lui en devra toute une... Les contractants véreux avec leurs enveloppes brunes peuvent en prendre de la graine.

Quand bien même nous informerait-elle de l'avancement de ses études de maîtrise, la philosophie de madame Fleury-Samson semble tenir à cette phrase toute simple: «Qui m'aime me suive!» En se retirant temporairement de la vie publique, cette jeune politicienne ambitieuse aurait intérêt à méditer, à troquer son JE démesuré, dangereusement expansif, pour un NOUS. Qu'elle soit une intrépide Québécoise, Mont-Jolienne ou Haïtienne si cela fait son bonheur et le nôtre, mais son nombril, ses épanchements, ne nous regardent pas.

Article paru dans l'hebdomadaire L'Information de Mont-Joli le 11 juillet 2012 à la page 6.

Notes:
(1) Pierre Cayouette et Marco Fortier, «Par ici la relève!», L'actualité, 21 novembre 2011 [En ligne] www.lactualite.com/actualites/politique/par-ici-la-releve/ (Page consultée le 20 juillet 2015).
(2) Vérification faite, elle remporta le quartier Saint-Jean-Baptiste à sa troisième tentative lors de l'élection partielle du 12 février 2006. Elle recueillit alors 79 voix sur 219 (36% des suffrages). Un projet d'accès à l'égalité du Centre Femmes de La Mitis contribua à sa victoire (http://www.la-vie-rurale.ca/contenu/3276).

Lecture conseillée:
Kédina Fleury-Samson nie faire de la magie vaudou (31 août 2015)

mercredi 1 août 2012

L'heure des choix (Mommy Daddy)

Le fait de naître et de vivre au quotidien sur le rebord sud de l'estuaire - ou ailleurs au Québec - ne saurait donner à quiconque la science infuse de ses origines et des projets d'avenir. Branchée à un monde aseptisé, la génération montante doit faire ses classes et découvrir que le Bas-du-fleuve est une pépinière de créateurs passionnés et inspirants. Pittoresque est ce coin de pays, plus vaste que la Wallonie, où la mer invite à la rêverie, à la méditation et à l'errance alors que le plateau appalachien renvoie aux luttes incessantes pour la survie.

L'école fermera en juillet

A contrario, (raisonnement qui, partant d'hypothèses opposées, aboutit à des conclusions opposées), le piège de la rectitude politique se referme quand l'ineffable gouvernement Charest sert à tous nos enfants dès le primaire le vieux projet de Lord Durham sous les applaudissements des parents. Pourquoi cette course au bilinguisme parfait quand on sait déjà que la grande majorité d'entre eux auront à habiter le Québec de demain? À cet effet, soulignons que le programme d'anglais intensif instauré à Saint-Charles-Garnier ne parvient pas à donner un second souffle à l'école Euclide-Fournier qui fermera officiellement le 1er juillet prochain. Détrompez-vous, l'anglais sans accent de nos jeunes ne fera pas d'eux de meilleurs ambassadeurs du Québec à l'étranger, mais simplement des individus plus mobiles sur le marché, plus aptes à être ailleurs et surtout nulle part, car si brader sa culture n'exige aucun talent, notre démission collective, elle, appauvrit la civilisation.

Bref, c'est une inquiétude légitime quant au devenir de nos identités régionales et nationales, une fois le réservoir de traditions épuisé, que je tenais à vous exposer. La crainte que nous nous infligions, par confort et indifférence postmodernes, un sort semblable à celui que nos aïeux - colons prolifiques de la Côte-du-Sud, de Québec et de Charlevoix - firent subir aux peuples autochtones. À moins que ce ne soit Ernest Renan qui ait raison: «L'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses». Alors, que doit-il rester de nous au sein du village global?

«An English version is not available on request

Article paru dans Le Progrès-Écho, Rimouski, 3 juin 2012, p. 8.

Mommy Daddy, 1971

(Canada/Québec) Un traitement équilibré de l'histoire?

Deux nations se faisant la guerre au sein d'un même État.

JOHN GEORGE LAMBTON, COMTE DE DURHAM

La bataille de Hong Kong et le 70e anniversaire du plébiscite du 27 avril 1942: deux poids, deux mesures

Le Réseau de l'information de Radio-Canada (RDI) présenta aux «grands reportages» de 20 heures Pearl Harbor: les États-Unis en guerre (5 et 6 décembre 2011) et Les survivants de la bataille de Hong Kong (8 décembre), deux documentaires commémorant le 70e anniversaire de l'extension de la guerre dans le Pacifique. La Société Radio-Canada (SRC) souligna l'événement sur toutes ses plateformes.

Le second film retient notre attention. Financé avec empressement par le diffuseur public, réalisé en sept mois plutôt que l'année et demie habituelle(1), il fut produit par l'Agence Gaspa de Carleton-sur-Mer, qui a interrogé six vétérans gaspésiens de cet épisode méconnu, volontairement occulté par les autorités, de la Seconde Guerre mondiale.

Les ex-soldats rencontrés sont âgés aujourd'hui de 90 ans environ. Ils furent des quelque 2000 «hommes» - parfois des adolescents de 15-16 ans enrôlés sans vérification - inexpérimentés et embarqués dans le plus grand secret pour Hong Kong. Essentiellement anglophones, ils servirent Mother England dans une bataille perdue d'avance de l'aveu même des Britanniques. Plus du quart des forces canadiennes engagées périrent. Les autres subirent inutilement les atroces conditions de détention nippones durant trois ans et huit mois.

La mémoire comme champ de bataille

Quel intérêt y a-t-il à raconter une défaite canadienne? Nous savons que la haute direction de Radio-Canada (son PDG Hubert Lacroix notamment) souhaite que ses employés anglophones et francophones «travaillent ensemble»(2). Dans ce contexte, il importe peu que cette expédition ait été un échec. Il suffit que le diffuseur public imprime en nous l'idée que c'est «notre» histoire. La manoeuvre a pour but de rapprocher les deux solitudes. Quel est le problème? Dans la lutte antifasciste, les Canadiens français ont toujours eu le mauvais rôle: celui d'ignorants et de lâches. Rien n'est fait afin de présenter le point de vue québécois.

La pratique historienne est plus sérieuse. Elle doit comprendre la volonté des peuples en dehors des élites politico-médiatiques. Or, le Québec s'est prononcé sans équivoque en faveur du volontariat et contre la conscription. À l'instar d'autres petites nations, des pays latino-américains et des États-Unis jusqu'en décembre 1941, les Canadiens français désirèrent rester autant que possible à l'écart du conflit. Lors du plébiscite du 27 avril 1942, 71,2% des Québécois (85% des francophones) refusèrent de délier le gouvernement Mackenzie King de sa promesse faite d'abord aux Canadiens français de ne jamais recourir à la conscription pour service outre-mer. «Un vote de race», selon la formule de l'économiste François-Albert Angers. La mémoire collective québécoise se souvient - pour combien de temps encore avec la réforme scolaire? - que le reste du pays (ROC) finit par imposer sa vision. Le Québec se trouva de nouveau isolé. Si l'unité canadienne pâtit de cette crise, celle du Québec se raffermit(3).

Cultivateurs, ouvriers et notables, de droite comme de gauche, les Canadiens français furent des centaines de milliers à s'objecter à la contrainte, mais le premier ministre du Québec d'alors, Adélard Godbout, s'effaça devant Ottawa. La police militaire pourchassa et tua des «déserteurs». On interna le maire de Montréal, Camillien Houde. La propagande fédérale battit son plein avec un succès mitigé. Sans enlever quoi que ce soit au grand sacrifice des Canadians à Hong Kong, les anticonscriptionnistes - l'immense majorité des nôtres - auront-ils droit aussi à leur documentaire lors du 70e anniversaire du plébiscite? Si tel est le cas, nous devrions déjà le savoir. Le Service des Relations avec l'auditoire de la SRC n'offre aucune réponse. Le diffuseur public, loin de revenir sur son attitude partiale de 1942 qui nourrit le sentiment d'aliénation du Québec(4), préférera-t-il nous informer ce jour-là d'un banal fait divers survenu à Moose Jaw?

Références
(1) Gagné, Gilles, «Documentaire sur la bataille de Hong Kong: six vétérans gaspésiens se souviennent», Le Soleil, 8 décembre 2011 [En ligne] www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/les-regions/201112/07/01-4475650-documentaire-sur-la-bataille-de-hong-kong-six-veterans-gaspesiens-se-souviennent.php (Page consultée le 14 octobre 2015).
(2) Lisée, Jean-François, «Remous à Rad-Can: La société d'État, c'est moi!», L'actualité.com, 1er mars 2012,  [En ligne] http://www2.lactualite.com/jean-francois-lisee/remous-a-rad-can-la-societe-detat-cest-moi/11954/ (Page consultée le 24 avril 2012)
(3) Laurendeau, André, La crise de la conscription 1942, Montréal, Éditions du Jour, 1962, 157 p.


Un classique pour comprendre les Canadiens français lors du plébiscite.
(4) Canuel, Alain, «La censure en temps de guerre: Radio-Canada et le plébiscite de 1942», Revue d'histoire de l'Amérique française, volume 52, numéro 2 (automne 1998), p. 217-242, [En ligne] http://id.erudit.org/iderudit/005347ar (Page consultée le 24 avril 2012).

Article paru sur la Tribune libre de Vigile le 27 avril 2012.

Manifestation anticonscriptionniste devant le Séminaire de Rimouski.

Source: Paul Larocque dir., Rimouski depuis ses originesRimouski, 
Société d'histoire du Bas-Saint-Laurent et la Société de généalogie et d'archives de Rimouski, en collaboration avec le Groupe de recherche interdisciplinaire sur le développement régional, de l'Est du Québec, 
2006, p. 225. ISBN: 2920270796.

dimanche 29 juillet 2012

Le monopole du coeur. Essai sur l'arrogance des bien-pensants

Le bonheur est une idée neuve en Europe.

SAINT-JUST

La majorité des chroniqueurs et autres commentateurs de la politique québécoise s'entendent pour dire que nous vivons une «fin de cycle»(1). La question nationale ennuie et perd de son acuité. Trudeau aurait gagné et l'influence du Québec à Ottawa diminue. Sur ce front, le Canada de Harper gouverne tranquille. Les Québécois tentent maintenant de se définir en fonction de l'axe gauche-droite. Nous débattrions enfin des «vraies affaires» à la recherche de nouveaux consensus comme une «société normale», c'est-à-dire anglicisée, globalisée et technocratique. Les individus à identité nomade forment la nouvelle «race des seigneurs». La jeunesse, conquise, en redemande. Fin de l'histoire? Selon moi, la réflexion sur notre indéniable appauvrissement collectif concerne l'ensemble des Québécois. Bas-Laurentienne, je suis très consciente de ce que la dynamique actuelle, faite de déracinements, inflige à nos régions.

L'école doit nous instruire du pays où nous habitons. La défense de ses intérêts incombe par la suite à ceux et celles qui savent l'apprécier. Contrairement à ce qu'affirme Québec solidaire ou la Coalition avenir Québec, la liberté des peuples ne se réduit pas à un programme de gauche (QS) et se lie encore moins à un moratoire de dix ans (CAQ). C'est une part de notre dignité marquant notre inscription au monde dans toute sa diversité. L'appartenance régionale ne fait point exception. Ce devrait être un lieu commun que de rappeler combien notre identité collective, tout en évoluant, doit être défendue.

L'intérêt pour la chose publique croît dans l'action, mais méfions-nous des populismes de droite (libertarien) et de gauche (altermondialiste), car la démocratie représentative ne doit pas être sacrifiée sur l'autel de la participation directe. Il en va de la survie même de la politique comme espace de médiation, creuset d'où s'organise le gouvernement des hommes(2).

Bien, Mal et autres turpitudes

Courage! La politique est moins «conviviale et festive (3)» que conflictuelle. «Faire de la politique autrement» me dîtes-vous? L'éthique et les tribunaux tendent déjà à s'y substituer pour tout aplanir. Pleine de bons sentiments (justice sociale, écologie, égalité des sexes), notre «gauche bobo» ne possède pas pour autant la vertu. Ainsi, sur les 19 professeurs embauchés à l'UQAR en développement régional et au département de lettres et humanités depuis dix ans (2003-2012) aucun n'y a étudié substantiellement ou est simplement originaire de l'immense territoire desservi par l'université rimouskoise. Pourtant, l'institution a eu 30 ans afin de se préparer à la retraite massive de ses employés baby-boomers et former une relève locale(4). Dans la mesure de mes moyens, je suis la première à signaler cette négligence entraînant un véritable colonialisme intellectuel. Connais-toi toi-même, dit l'adage. J'invite mes concitoyens et nos élus à questionner davantage les gestionnaires de nos institutions publiques, comme Johanne Boisjoly doyenne aux affaires départementales de l'UQAR, sur leurs pratiques. Sinon, qui ou quoi assurera notre avenir et celui de nos enfants? La bonne fortune peut-être!

Nos théories et nos récits le montrent, la politique moderne est parcourue en permanence de vagues de conflit. Mais il s'y trouve aussi des océans de passivité.On connaît bien les raisons pour lesquelles les sujets des régimes autoritaires se tiennent tranquilles la plupart du temps et ne s'insurgent qu'à l'ouverture manifeste d'une fenêtre d'opportunité. Mais pourquoi diable les citoyens de régimes démocratiques restent-ils si souvent dans leur fauteuil alors qu'ils ont le droit de résister? Alors que la démocratie a besoin de leur participation active?(5)

Qui ne dit mot consent à sa marginalisation. Tout le monde a pu voir l'an dernier Bruno Jean, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement rural, accepter un poste important à la Commission de la représentation électorale du Québec. Sa nomination permit l'adoption immédiate d'une nouvelle carte. À la manière d'un «roi-nègre», il fait disparaître non pas une, mais trois circonscriptions francophones dévitalisées. En comparaison, les Chambres de commerce des régions éloignées, normalement si réfractaires aux enjeux identitaires, se sont dissociées de leur propre fédération dans le dossier de l'occupation et de la vitalité des territoires (projet de loi 34) (6).

Décidément, la gauche d'ici, rassemblée autour des Forums sociaux altermondialistes, a le jupon du bonheur qui dépasse. Elle ne peut s'arroger le «monopole du coeur». Comme l'a martelé Valéry Giscard d'Estaing à l'élection présidentielle française de 1974, la droite a le sien - qui n'est pas nécessairement le mien - et il bat à sa cadence. Bref, parce que le «patriote» représente une version traditionnelle du Bien, nos régions ne sauront être fortes si nous cultivons une vision abstraite, complètement déracinée, du Bien et du Mal.

Source: YouTube

Si le débat gauche-droite n'est pas une «idée neuve» au Québec, les questions constitutionnelles et linguistiques demeurent existentielles. Ce qui caractérise les petites nations, c'est la fragilité de leur existence(7). Le sort de notre société n'en est pas jeté, mais le temps presse avant que nos choix nous fassent atteindre le degré zéro d'affirmation régionale et nationale.

Références:

(1) Mathieu Bock-Côté, Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois, Montréal, Boréal, 2012, 174 p. ISBN: 978-2-7646-2168-4.
(2) Joseph Yvon Thériault, «Politique et démocratie - Quand le remède pourrait tuer le patient», Le Devoir, 10 décembre 2011.
(3) Forum social bas-laurentien: http://forumsocialbaslaurentien.org/ (Page consultée le 13 avril 2012).
(4) L'UQAR aurait dû prendre leçon de cet exemple: «Alors qu'il [Fernand Dumont] achève une maîtrise en sociologie sur la pensée juridique, les autorités de l'Université [Laval] lui laissent entendre que, une fois son doctorat terminé, il pourra enseigner à la Faculté. Stimulé par cette perspective, Fernand Dumont se rend à Paris en 1953 faire un doctorat en sociologie. (Danielle Ouellet, «Lauréates et lauréats. Dumont, Fernand», Les Prix du Québec, 1990 [En ligne] http://www.prixduquebec.gouv.qc.ca/recherche/desclaureat.php?noLaureat=129 (Page consultée le 21 mai 2016)». 
(5) Charles Tilly et Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution, 2e éd. augm. d'une préface, Trad. de l'anglais par Rachel Bouyssou, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, p. 335-336. ISBN: 978-2-7246-1800-6.
(6) Thierry Haroun, «D'autres voix s'élèvent contre la Fédération des chambres de commerce», Graffici.ca, 6 mars 2012 [En ligne] www.graffici.ca/dossiers/autres-voix-elevent-contre-federation-des-726/ (Page consultée le 24 juillet 2015). 
(7) Milan Kundera, «Un Occident kidnappé ou la tragédie de l'Europe centrale», Le Débat, 1983 [En ligne]http://www.cairn.info/load_pdf.php?ID_ARTICLE=DEBA_027_0003&download=1.

Texte remanié d'un article paru dans Graffici.ca, 16 avril 2012.

Un parti propre au Québec

En 1867, le journal La Minerve, organe du Parti libéral-conservateur, affirma que c'est de Québec que seraient abordés les besoins de la vie quotidienne. Les Pères de la Confédération (sic), réunis à huis clos, attribuèrent cependant les fonctions les plus prestigieuses au gouvernement central. Les régions ou provinces - littéralement «pour les vaincus» en latin - ne représenteraient que de «grosses municipalités». Aucune ambiguïté n'existe à cet égard. Ainsi, sous le nouveau régime dirigé par le très centralisateur John A. Macdonald, il valait mieux être simple ministre à Ottawa que le Premier à Québec(1). La théorie du pacte entre deux peuples fondateurs ne fut qu'un mythe masquant cette domination. Elle fut employée après 1867 par nos élites, tout juste tolérée par les anglophones, avec le dessein d'aller chercher un bloc de 50 députés nécessaires à la formation d'une solide majorité au Parlement de la Puissance. C'est navrant, mais nos ancêtres canadiens-français en furent dupes. Rappelons à leur décharge que l'Empire britannique venait de les écraser lors des Rébellions et par l'Acte d'Union. Ils étaient réduits aux ornières de la survivance.

Un pays bâti sur la Conquête, c'est-à-dire le pompage systématique de l'identité québécoise par l'identité canadienne. L'assimilation progressive des francophones en imposant artificiellement d'un océan à l'autre - afin de contrer le nationalisme québécois - une seconde ruse: la Loi sur les langues officielles (1969). Or, les Québécois sont plus que des individus parlant le français. Notre présence infime et en déclin sur le continent exige une vigilance de tous les instants, un attachement à des institutions distinctes et un droit à l'autodétermination que nous refuse la gauche trudeauiste-NPD en avançant au coeur de la cité leur dernier cheval de Troie: le multiculturalisme. Fragiles, les Québécois ne peuvent admettre que des leurs les aient trichés. N'ayons pas le souffle court. «Riel, notre frère, est mort» (Honoré Mercier) et le rêve de reconquête du curé Labelle aussi.

Que le déplore les esprits chagrins et las, la lutte pour l'indépendance est longue et incertaine. À l'instar de tant d'autres peuples sur la terre, elle nécessite courage et préparation. Alors que les boomers demeurent souverainistes, comment croire que les jeunes de 20 ans soient fatigués de la question nationale? Entre la mondialisation et leurs ambitions personnelles, ils n'ont jamais été amenés à y réfléchir sérieusement. Tôt ou tard une nouvelle crise éclatera. «C'est lorsque deux nations s'opposent avec intensité qu'on peut mesurer combien elles existent.(2

La pertinence du Bloc québécois

Depuis seulement 20 ans, le Bloc permet aux souverainistes - qui par le passé se trouvaient sans représentation - d'acquérir une crédibilité notamment dans les affaires étrangères, la politique monétaire, le droit criminel ou la défense. Même si la participation au pouvoir n'est pas à sa portée, l'expertise récente du Bloc québécois - en dehors des ministères «patroneux» que nous concédaient traditionnellement la majorité anglophone (Travaux publics, Postes ou Agriculture) - sert à décomplexer l'ensemble des Québécois. C'est pourquoi, malgré l'humiliation subie le 2 mai, les bloquistes ont toutes les raisons d'être fiers du travail accompli. Personnellement, j'habite l'une des rares municipalités du Québec à avoir tourné le dos aux libéraux fédéraux dès 1972 et laissez-moi vous dire que pour se faire élire le jeune député bloquiste de ma circonscription n'a pas mené campagne de Las Vegas!(3)

Si l'organisation du Bloc québécois voue à son ancien chef, l'autoritaire Gilles Duceppe, un fâcheux culte de la personnalité (prix Gilles-Duceppe entre autres), fait écho à un nationalisme édulcoré et envisagea une coalition impossible en 2008, cette formation porte toujours dans ses gènes une mémoire pertinente: celle du rapatriement unilatéral de 1982, de l'échec de Meech et, par là même, du fédéralisme renouvelé. Certes, le parti temporaire s'enracine et ne résoudra pas seul la question nationale, mais il ne peut être tenu responsable de toutes les hésitations de l'électorat québécois et des turpitudes du pouvoir canadien. Il y a un coût à se dire «Non» et celui-ci - la médiocrité provinciale - est autrement plus inquiétant que les cinq années de turbulences imaginées par Pauline Marois en 2005.

Avec sa constitution illégitime, le Canada s'institue sans nous, malgré nous et contre nous. En outre, le gouvernement Harper n'a pas notre confiance. Il est vrai que si l'avenir de cette monarchie constitutionnelle nous échappe, certains «Rhodésiens», à l'exemple de Conrad Black, continueront à concevoir leur Belle Province en termes paternalistes. D'après eux, les insatiables Québécois seraient par essence des latins émotifs et corruptibles. Nous avons constamment des exemples de ce mépris sous les yeux. Le Bonhomme carnaval à la valise pleine d'argent sale à la une du Maclean's(4) est tellement moins intègre que la haute finance mondiale et, du coup, plus ethnique voire tribal. En réalité, le fameux 1% décrié par les Indignés enferme notre nation dans une «réserve française». Ils pillent nos ressources naturelles. Les tenants de l'ordre établi achètent à coups de commandites et privent d'aspiration politique les Québécois sur la foi de postulats dignes des élucubrations ou «codes culturels»de Clotaire Rapaille!

La une du magazine Maclean's du 4 octobre 2010.

Faire ce qu'on peut

Cela tombe sous le sens qu'il n'est pas nécessaire d'être souverainiste - ni même nationaliste - pour être Québécois. Mais, contrairement aux militants des partis fédéralistes, tous les bloquistes sont d'abord des Québécois. Le Bloc promet de défendre les intérêts du Québec avant tout alors que les autres finassent, cherchent sans cesse à les soumettre à la volonté de la majorité anglophone. Social-démocrate, le Bloc évite soigneusement la polarisation gauche-droite délétère pour les petites nations minoritaires. Bref, fin de cycle politique ou non, comme l'évoquait habilement son slogan de campagne en 2004, le Bloc demeure sur la scène fédérale le seul «parti propre au Québec».

Loyauté première au Québec, foyer de l'Amérique française. À ce titre, le parti de Daniel Paillé eut des prédécesseurs: la Ligue nationaliste, le Bloc populaire, le Ralliement des créditistes et le Parti nationaliste. Toutes ces formations ont répondu à un vide politique profond. Comme l'écrivait André Laurendeau: «[À] Québec on fait ce qu'on veut; à Ottawa, on fait ce qu'on peut(5)». Cela doit inclure, au nom de la solidarité intergénérationnelle, notre relèvement national afin qu'un jour le Canada ne soit plus maître chez nous.

Article paru sur la Tribune libre de Vigile le 27 mars 2012.

Notes

(1) Le cas de Joseph-Adolphe Chapleau est emblématique à cet égard.
(2) André Laurendeau, La crise de la conscription 1942, Montréal, Éditions du Jour, 1962, p. 8.
(3) «Lors de la campagne électorale de 2011, les médias révèlent que la candidate [néodémocrate Ruth Ellen Brosseau] passe quelques jours durant la campagne en vacances à Las Vegas pour son anniversaire. De plus, un journaliste rapporte que Ruth Brosseau ne sait pas parler français, qui est la langue première des électeurs de sa circonscription. Un animateur d'une radio locale qui a rejoint la candidate lors de son voyage a été contraint de ne pas diffuser l'entrevue à cause de sa difficulté avec la langue française. (Wikipédia
(4) Martin Patriquin, «Quebec: The most corrupt province. Why does Quebec claim so many of the nation's political scandals?», Maclean's, 24 septembre 2010 [En ligne]http://www.macleans.ca/news/canada/the-most-corrupt-province/ (Page consultée le 13 octobre 2016). Le magazine torontois a récidivé, voir: Andrew Potter, «How a snowstorm exposed Quebec's real problem: social malaise», Maclean's, 20 mars 2017, [En ligne]http://www.macleans.ca/news/canada/how-a-snowstorm-exposed-quebecs-real-problem-social-malaise/ (Page consultée le 29 mars 2017).
(5) André Laurendeau, op.cit., p. 153.

Savez-vous que...

Radio-Canada refusa d'accorder du temps d'antenne aux partisans du «Non» au plébiscite de 1942 sous le prétexte que ceux-ci n'avaient aucun parti politique à Ottawa.

Ouvrage de référence

Bickerton, James, Alain-G. Gagnon et Patrick J. Smith, Partis politiques et comportement électoral au Canada. Filiations et affiliations, Traduit de l'anglais par Dominique Fortier, Montréal, Boréal, 2002, 383 p. (en particulier le chapitre 6 intitulé: «Le Bloc québécois et ses prédécesseurs nationalistes: une trame de continuité dans la politique québécoise»). ISBN: 2-7646-0172-7.

vendredi 27 juillet 2012

(Démographie) Ce qu'il reste de nous



Pour posséder un pays, un territoire, il faut d'abord l'occuper.


La journaliste Sonia Lévesque contesta à la une de l'hebdomadaire mitissien L'Information du 15 février 2012 la fiabilité de la première partie du recensement canadien de 2011 à être rendue publique. Afin de comprendre certains chiffres jugés «surprenants pour ne pas dire questionnables», elle s'adressa aux autorités concernées. S'il est possible, probable même, que des erreurs se soient glissées çà et là dans le travail de Statistique Canada, soulignons que cet organisme fédéral dû renoncer avec Stephen Harper au caractère obligatoire du formulaire long. Le gouvernement conservateur est prompt à défendre la vie privée des Canadiens lorsque cela lui permet de couper dans les services publics... Et que penser de l'opposition offerte par les néo-démocrates! Après avoir raté leur indépendance et plébiscité Jack Layton sur un coup de coeur, les Québécois récoltent un recensement national tronqué. Ils héritent de l'embarras propre à celui qui se fait prendre soudainement les culottes à terre. Face à ce constat peu reluisant, l'envie est forte d'élargir à la démographie la réflexion sur notre indéniable déchéance.

Une tendance lourde

La courbe démographique est impossible à redresser à court ou moyen terme. La population vivant sur le territoire actuel de la MRC de La Mitis décline depuis le recensement de 1956. En 55 ans, la région correspondant à notre MRC perdit 7467 personnes, soit 28,3% de ses effectifs. Durant la même période, le nombre de Québécois et de Canadiens augmentait respectivement de 70,8% et 108,2%. Il en résulte un effritement constant de notre poids politique. L'acceptation de la nouvelle carte électorale québécoise par Bruno Jean, professeur en Développement régional à l'UQAR et membre de la Commission de la représentation électorale, en est le funeste couronnement. Bien que les localités situées sur le littoral parviennent tant bien que mal à se maintenir en concentrant les activités industrielles et commerciales, le haut-pays mitissien supporte à lui seul toutes les pertes de la MRC. Si nous tenons compte de l'accroissement naturel (naissances moins décès) des années 1956 à 1980 environ, Saint-Charles-Garnier, Les Hauteurs, Sainte-Jeanne-d'Arc et La Rédemption ont perdu entre les deux tiers et les trois quarts de leurs habitants. Ces municipalités, que le Bureau d'aménagement de l'Est du Québec (BAEQ) planifiait de fermer il y a 40 ans, ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes aujourd'hui. C'est encore plus inquiétant si nous y ajoutons le vieillissement de la population restante. Les écoles primaires sont touchées au premier chef. L'enseignement de l'anglais intensif apparaît rapidement pour ce qu'il est: une fausse panacée. Aucune manoeuvre dilatoire ne sut sauver, par exemple, l'école Euclide-Fournier de Saint-Charles-Garnier.

Le repeuplement de l'Occident

Il s'agit de la manifestation locale des problèmes affectant l'ensemble des sociétés modernes avancées: la dénatalité et la dévitalisation des régions périphériques. En revanche, les Afro-descendants n'en sont pas là du tout. Leurs diverses nations ont connu un accroissement fulgurant (500%) depuis 1956. Tandis que la démographie des villes subsahariennes explose, une partie des leurs migrent vers le Nord. Ainsi, le président américain, Barack Hussein Obama, est le fils d'un Kenyan. Le désir d'améliorer son sort est universellement partagé. À l'exemple des Russes, des Ukrainiens, des Allemands et des Scandinaves qui conquirent les plaines de l'Ouest entre 1860 et 1914 aux dépens de leurs peuples premiers, il faut juste laisser le temps à la déferlante venue du Sud d'arriver à Sainte-Jeanne-d'Arc! Ils coloniseront le colosse aux pieds d'argile que fut, dès ses débuts, l'Amérique française. La mauvaise conscience de l'homme blanc et les changements climatiques faciliteront le succès de l'entreprise. Sous nos latitudes, la majorité des femmes ont atteint désormais l'âge de la ménopause. D'autres assureront la suite du monde. Un malheur n'arrivant jamais seul, je prévois qu'à l'automne de nouvelles données de Statistique Canada confirmeront le recul du français comme langue maternelle au Québec.

Article paru dans L'Information, Mont-Joli, 7 mars 2012, p. 6.

Disparaître: le sort inévitable de la nation française d'Amérique?,
un documentaire-choc, animé par Lise Payette, diffusé en 1989.

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«La Grande Faucheuse» poursuit son oeuvre. Le journal L'Information de Mont-Joli, fondé en 1971, a paru pour la dernière fois le 23 décembre 2015.

R ichard Lavoie, «Le journal L'Information de Mont-Joli disparaît», ICI Radio-Canada.ca, 8 décembre 2015, [En ligne]http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/754127/information-mont-joli-transcontinentl-hebdomadaire-fermeture (Page consultée le 15 avril 2017).

jeudi 26 juillet 2012

NOUS sommes le Bas-Saint-Laurent

Petite chronique sur un libéralisme hypertrophié

La Commission jeunesse du Bas-Saint-Laurent ex alte le narcissisme dans l'espace public. Créé en 1998, le groupe de pression (lobby) subventionné prétend être «la voix officielle des jeunes de la région». Parce que l'image plus haut vaut bien mille mots/maux, voici mon billet sur la question du libéralisme.

Un ego en liberté
Depuis les débuts de la modernité, il y a au coeur du métier d'historien la volonté de comprendre et d'expliquer le monde ici-bas indépendamment de l'au-delà. De proposer un récit vraisemblable qui rassemble les personnes autour d'une vie sociale ou communautaire dont l'appartenance dépasse le simple cumul des nombrils. Or, je déplore chaque jour dans ma pratique professionnelle qu'au XXIe siècle le «nous» ne parle plus à tous les ego.

L'individualisme - source d'émancipation et d'autonomie - peut générer de la solitude. L'isolement se manifeste de différentes manières. Nous connaissons tous un système de santé à plusieurs vitesses. Presque la moitié des électeurs ne votent plus, en particulier les jeunes. À l'approche des Fêtes de fin d'année, des commerçants de la Gaspésie enregistrèrent une diminution de leurs ventes en raison des achats en ligne et dans les grands centres urbains. Enfin, c'est mûrement réfléchi et sous l'influence des faiseurs d'images, les «communicants», que la Commission jeunesse du Bas-Saint-Laurent (CJBSL), en collaboration avec ses partenaires, lance la campagne de promotion régionale «Je suis le Bas-Saint-Laurent.com».

Ensemble
Soyons clair. Le «Je/Me/Moi» se lève le matin, part travailler et revient exténué chez lui le soir. C'est ENSEMBLE qu'on s'informe aussi bien de la situation alimentaire en Corée du Nord, de l'état de l'économie américaine que de la fluoration de l'eau potable à Mont-Joli. «L'homme est par nature un animal politique», disait Aristote.

Il faut quelque chose de plus qu'une règle de droit garantissant les libertés individuelles pour faire société. Si les pingouins parlent pingouin, les humains ne parlent pas humain! Ils sont porteurs d'une culture que nous voulons francophone en cette terre d'Amérique. Afin de rester vigilant, l'histoire devrait tout naturellement y occuper une place de choix.

C'est consciente de cette haute responsabilité que j'ai effectué «pro bono» un certain nombre de recherches sur mon coin de pays: Saint-Donat-de-Rimouski (cliquez ici). Mon engagement de jeunesse me fit rencontrer au fil des ans plusieurs acteurs du développement local. Je suis stupéfaite de constater, après tant de réalisations bénévoles, que le maire et préfet de la MRC de La Mitis, Michel Côté, n'ait jamais tâché de me joindre. Je demeure dans une petite municipalité de 890 habitants. On repassera pour la «solidarité rurale»! Il y a là une forme d'ingratitude que le simple bon sens n'arrive pas à expliquer. «Ça a dû se perdre dans une filière», me lança un jour le directeur-général et secrétaire trésorier, le médiocre Gil Bérubé (cliquez ici). Tant vaut le village, tant vaut le pays(1). Dure est la pratique de l'histoire dans une société atomisée où le «nous» se trouve en voie de dissolution. Les identités locale, régionale et nationale s'incarnent pourtant dans un NOUS.

Il me semble que la Commission jeunesse du Bas-Saint-Laurent célèbre
sans gêne l'individu post-historique réduit au festivisme.
Source: YouTube

Texte remanié d'un article paru dans Le Bas St-Laurent, Rimouski, 18 janvier 2012, p. 6.

Note
(1) «Dans le Québec rural d'autrefois, par exemple, l'attachement à la famille, à la terre, à la foi religieuse, à la langue des ancêtres, à la communauté villageoise, le respect de l'autorité, la fidélité conjugale, la vertu du dévouement et l'esprit de sacrifice constituaient ces facteurs de cohésion interne qui ont permis à cette société de survivre.» Michel Métayer, La philosophie éthique. Enjeux et débats actuels, 3e édition, Saint-Laurent, ERPI, 2008, p. 93. ISBN: 978-2-7613-2324-6. 

L'arroseur arrosé en guise d'épilogue

Ironie du sort, le couperet est tombé sur une CJBSL égotiste en avril 2015 alors que le gouvernement Couillard menait une politique libérale de réduction des structures.

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Les Forums, qu'osse ça donne?

Il est possible de déterminer l'échec ou la réussite des Forums jeunesse, dont faisait partie la CJBSL, en examinant leur capacité à remplir sur le terrain leurs deux principaux mandats. Le premier consiste à stimuler la participation citoyenne et électorale des jeunes de 35 ans et moins. Dans une lettre d'opinion publiée par Le Soleil le 28 avril 2015, d'anciens membres des Forums offraient à ce sujet un portrait flatteur d'eux-mêmes:
  • «Partout, à la grandeur de la province, ils ont travaillé à ce que les jeunes prennent à bras le corps leur rôle de citoyen, à ce qu'ils aillent voter [...]»

À vrai dire, le taux de participation des jeunes aux élections n'a cessé de fléchir après 1999, année de création des Forums. Un communiqué du Directeur général des élections (DGEQ) titrait le 21 octobre 2016: «Au Québec, les jeunes en région votent de moins en moins». Pour voir l'étude réalisée par la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l'Université Laval, cliquez ici.

Loin de se reconnaître faillible, nos bureaucrates en herbe ajoutent en parlant de leur deuxième mandat qu'est la gestion de fonds publics:
  • «De réunion en réunion, de conseil d'administration en conseil d'administration, d'année en année, les jeunes bénévoles et employés des forums ont changé leur monde, mais ils se sont aussi changés eux-mêmes. Ils sont aussi devenus de bons administrateurs.»

Pourtant, un an et demi plus tôt (janvier 2014), l'un des signataires de la lettre, François Roussy, avait été perquisitionné par l'Unité permanente anticorruption (UPAC). Maire de Gaspé entre 2005 et 2013, il fut arrêté le 17 mars 2016, en compagnie de Nathalie Normandeau et Marc-Yvan Côté, pour des accusations de complot et d'abus de confiance. Le dossier est actuellement devant les tribunaux.

En conclusion, l'idée de rassembler les jeunes est sans doute excellente. Mais, la rationalité technocratique qui s'empare de ces instances introduit dans le corps social un effroyable bacille. Elle offre à la relève ce que notre époque compte de plus moralement détestable, à savoir un «turbo-LIBÉRAL-isme» devenu fou.

mardi 24 juillet 2012

Une année horrible pour les souverainistes

Annus horribilis est l'expression employée par notre reine Élisabeth II pour qualifier l'ensemble de ses déboires familiaux en 1992. L'année qui s'achève fut également catastrophique pour les souverainistes. Parlez-en aux organisateurs bloquistes ou péquistes! Tout le monde en convient, 2012 ne s'annonce guère mieux pour celles et ceux qui désirent encore faire du Québec un pays.

L'opposition au très impopulaire gouvernement Charest est divisée. Le débat [à l'allure puérile] sur les accommodements raisonnables resurgit juste avant le temps des Fêtes. Le réalignement des nationalistes «bleus» en faveur du terne François Legault n'augure rien d'excitant en politique «provinciale». Quant à l'engouement que les Québécois semblent porter à Gilles Duceppe depuis son humiliation du 2 mai, il tient du paradoxe. Possiblement le même qui reporta René Lévesque au pouvoir moins d'un an après le premier échec référendaire.

Soyons clair. Toute nation qui se respecte aspire à fonder un État. Dans une fédération, chaque nation doit faire des compromis, parfois sur ses intérêts vitaux. Des crises ont éclaté par le passé, d'autres se produiront inévitablement à l'avenir. Pour rendre la domination de la majorité moins oppressante, les [dirigeants canadiens-français] ont cultivé et exploité habilement la théorie du pacte, de la dualité canadienne. Qui a été dupe du mythe des «deux peuples fondateurs», à part les francophones?

Au Canada anglais, le Québec est une province ne nécessitant aucun statut particulier et les francophones ne constituent qu'une minorité parmi d'autres. Cette conception trouve son expression notamment dans le multiculturalisme et la Charte canadienne des droits. What does Quebec want? À 23%, la «réserve française» n'est même plus une préoccupation pour le ROC et ses hauts fonctionnaires unilingues. Trente ans sans adhérer à la Constitution du pays et nul sentiment d'urgence. Autant de coups de force ou de simples ingérences dans notre vie collective qui ne justifient pas qu'on s'oublie.

Nous ne devons pas fléchir dans nos moyens comme dans nos aspirations les plus légitimes. Pourtant, de vexations en révoltes, mesures de guerre et «dernières chances» - la «vague orange» est le nouvel avatar - l'histoire politique du Québec bégaie, tourne en rond dans ses projets, son utopie républicaine. Épuisés, nos représentants délaissent le contenu pour le contenant. Le peuple ne leur fait plus confiance. Et pour cause, comme le souligne Joseph Yvon Thériault dans un texte publié par Le Devoir, la démocratie s'exerce de plus en plus contre la politique. Populisme de droite, populisme de gauche... L'environnement, la santé, le déficit zéro ou les accommodements raisonnables deviennent autant d'exutoires «citoyens» au refoulement de la question nationale.

Soit dit en passant, la question nationale n'appartient pas seulement aux Montréalais. André Laurendeau, par exemple, le savait et évitait la condescendance à l'égard des régions. Il y a une vie intellectuelle progressiste hors du conservatisme identitaire élitiste de certains intolérants. Leur attitude centralise et isole le mouvement national, car les principes de la liberté, les droits de l'homme, la nature et l'objet d'un  gouvernement occupent tous les esprits et se discutent jusque dans le village le plus reculé de notre Québec immense. Fernand Dumont ne disait-il pas, en 1991, «la première condition pour une décentralisation véritable n'est pas d'abord de l'ordre de l'organisation ou de l'administration; elle relève de la culture»?

Mauvaise nouvelle pour le Québec français, les trois circonscriptions créées dans la couronne de Montréal ne seront jamais aussi francophones que Lotbinière, Kamouraska-Témiscouata et Matane. Le coup fatal porté à notre nationalité en région pourrait bien venir de ces jeunes issus de la classe moyenne qui partent en autobus étudier à l'extérieur en souhaitant au retour parler un anglais sans accent, c'est-à-dire sans québécitude. La suprématie anglo-saxonne impressionne toujours les moutons atteints de fatigue culturelle. Où sont les Indignés de la langue?

Tocqueville a écrit: «Les peuples se ressentent toujours de leur origine.» Ce que nous disons et ce que nous ferons comme Québécois témoignent d'une volonté d'en finir. En attendant notre capitulation définitive promue par les tenants de la collaboration sans condition, vivre en français est plus que jamais un acte de résistance.

Article paru dans Le Devoir, Libre opinion, 19 décembre 2011 [En ligne] http://www.ledevoir.com/politique/canada/338697/libre-opinion-une-annee-horrible-pour-les-souverainistes (Page consultée le 19 juillet 2015).

lundi 23 juillet 2012

Occupons la forge à grand-papa Léo

À la mi-novembre, quelques dizaines de jeunes Rimouskois en colère ont décidé de joindre le grand mouvement des Indignés(1). Une majorité de Québécois semblent les appuyer. Affirmant dans un slogan représenter 99% de la population, les campeurs du parc de la Gare dénoncent avec éclectisme la gouvernance mondiale.

Le capitalisme, dans sa forme spéculative en particulier, s'est déchaîné ces derniers 30 ans comme il n'avait pu le faire depuis le XIXe siècle. Or, les sociétés occidentales de cette époque - l'Angleterre victorienne en tête - mobilisèrent leur «réservoir culturel» afin de le civiliser: famille, religion, nation, etc. En nous convainquant du caractère patriarcal de la famille, obscurantiste de la religion et xénophobe de la nation, la contre-culture des années 1960 a considérablement affaibli les valeurs culturelles fondamentales dressées contre les excès du marché et permis ironiquement à la crise de s'étendre. Bien que progressiste, l'émancipation de l'individu et des minorités mis en péril le lien social, notamment la solidarité entre travailleurs. Cette interprétation - venant autant de la droite que de la gauche - explique pourquoi nous sommes aujourd'hui dans un monde en déficit de sens, modernes désemparés le plus souvent réduits à la consommation et au divertissement. Qu'avons-nous à transmettre?

Revitaliser la vieille forge

Unique au Bas-Saint-Laurent, la boutique du forgeron et maréchal-ferrant Léonidas (Léo) St-Laurent (1908-1985) subsiste toujours sur son site d'origine au centre du village de Saint-Anaclet-de-Lessard près de Rimouski(2). Ce bâtiment de style Second Empire avec toit à la Mansart à deux eaux construit en 1885 par Zéphirin Lavoie, cédé par la succession de la famille St-Laurent à la Corporation du patrimoine de ladite municipalité au printemps 2007 et nouvellement restauré(3), fut un endroit où mon aïeul rendit généreusement de 1939 à 1973 de multiples services aux ruraux, faisant honneur au passage à la proverbiale hospitalité des Canadiens français(4). S'y rencontrer et discuter, bien au chaud, des sujets les plus divers devint pour de nombreux citoyens anaclois un rituel quotidien. Simple nostalgie? Pour l'appartenance à la communauté, l'avenir de la civilisation occidentale et un développement durable, j'estime plutôt que certains lieux publics et savoir-faire ancestraux - masculins dans ce cas-ci - méritent une seconde vie. Ils donnent sens à notre existence en nous aidant à faire monde commun. Bref, un métier de forgeron à remettre sur l'enclume et une «ligue du vieux poêle» à ressusciter.


La forge St-Laurent avec l'étable et la maison du forgeron en novembre 2011. Photo: Caroline Sarah St-Laurent
Article paru sur le site Internet du quotidien Le Soleil de Québec le 27 novembre 2011.

Notes et références
(1) Justine Canonne, «Indignés: les nouvelles formes de protestation», Sciences Humaines, mise à jour le 2 novembre 2015, [En ligne] http://www.scienceshumaines.com/indignes-les-nouvelles-formes-de-protestation_fr_28437.html (Page consultée le 14 août 2016).
(2) Située au 76, Principale Ouest.
(3) Page de la Corporation sur le site Internet de la municipalité: http://www.stanaclet.qc.ca/histoire/index.php?page=2
(4) Sur l'hospitalité des Canadiens français, il importe de citer le plus grand contempteur de notre nationalité avant Pierre Elliott Trudeau. John George Lambton, comte de Durham, dut concéder dans son fameux rapport de 1839: «Ils sont doux et accueillants, frugaux, ingénieux et honnêtes, très sociables, gais et hospitaliers; ils se distinguent par une courtoisie et une politesse vraie qui pénètrent toutes les classes de leur société».

Léonidas St-Laurent à l'entrée de la forge.
Photo: Famille Luc St-Laurent

Partie avant du bâtiment vers 2003. Photo: Caroline Sarah St-Laurent

L'arrière de la forge vers 2003. Photo: Caroline Sarah St-Laurent
On pouvait encore apprécier les traces laissées sur le bois par le grand incendie du 7 août 1945.