dimanche 29 juillet 2012

Un parti propre au Québec

En 1867, le journal La Minerve, organe du Parti libéral-conservateur, affirma que c'est de Québec que seraient abordés les besoins de la vie quotidienne. Les Pères de la Confédération (sic), réunis à huis clos, attribuèrent cependant les fonctions les plus prestigieuses au gouvernement central. Les régions ou provinces - littéralement «pour les vaincus» en latin - ne représenteraient que de «grosses municipalités». Aucune ambiguïté n'existe à cet égard. Ainsi, sous le nouveau régime dirigé par le très centralisateur John A. Macdonald, il valait mieux être simple ministre à Ottawa que le Premier à Québec(1). La théorie du pacte entre deux peuples fondateurs ne fut qu'un mythe masquant cette domination. Elle fut employée après 1867 par nos élites, tout juste tolérée par les anglophones, avec le dessein d'aller chercher un bloc de 50 députés nécessaires à la formation d'une solide majorité au Parlement de la Puissance. C'est navrant, mais nos ancêtres canadiens-français en furent dupes. Rappelons à leur décharge que l'Empire britannique venait de les écraser lors des Rébellions et par l'Acte d'Union. Ils étaient réduits aux ornières de la survivance.

Un pays bâti sur la Conquête, c'est-à-dire le pompage systématique de l'identité québécoise par l'identité canadienne. L'assimilation progressive des francophones en imposant artificiellement d'un océan à l'autre - afin de contrer le nationalisme québécois - une seconde ruse: la Loi sur les langues officielles (1969). Or, les Québécois sont plus que des individus parlant le français. Notre présence infime et en déclin sur le continent exige une vigilance de tous les instants, un attachement à des institutions distinctes et un droit à l'autodétermination que nous refuse la gauche trudeauiste-NPD en avançant au coeur de la cité leur dernier cheval de Troie: le multiculturalisme. Fragiles, les Québécois ne peuvent admettre que des leurs les aient trichés. N'ayons pas le souffle court. «Riel, notre frère, est mort» (Honoré Mercier) et le rêve de reconquête du curé Labelle aussi.

Que le déplore les esprits chagrins et las, la lutte pour l'indépendance est longue et incertaine. À l'instar de tant d'autres peuples sur la terre, elle nécessite courage et préparation. Alors que les boomers demeurent souverainistes, comment croire que les jeunes de 20 ans soient fatigués de la question nationale? Entre la mondialisation et leurs ambitions personnelles, ils n'ont jamais été amenés à y réfléchir sérieusement. Tôt ou tard une nouvelle crise éclatera. «C'est lorsque deux nations s'opposent avec intensité qu'on peut mesurer combien elles existent.(2

La pertinence du Bloc québécois

Depuis seulement 20 ans, le Bloc permet aux souverainistes - qui par le passé se trouvaient sans représentation - d'acquérir une crédibilité notamment dans les affaires étrangères, la politique monétaire, le droit criminel ou la défense. Même si la participation au pouvoir n'est pas à sa portée, l'expertise récente du Bloc québécois - en dehors des ministères «patroneux» que nous concédaient traditionnellement la majorité anglophone (Travaux publics, Postes ou Agriculture) - sert à décomplexer l'ensemble des Québécois. C'est pourquoi, malgré l'humiliation subie le 2 mai, les bloquistes ont toutes les raisons d'être fiers du travail accompli. Personnellement, j'habite l'une des rares municipalités du Québec à avoir tourné le dos aux libéraux fédéraux dès 1972 et laissez-moi vous dire que pour se faire élire le jeune député bloquiste de ma circonscription n'a pas mené campagne de Las Vegas!(3)

Si l'organisation du Bloc québécois voue à son ancien chef, l'autoritaire Gilles Duceppe, un fâcheux culte de la personnalité (prix Gilles-Duceppe entre autres), fait écho à un nationalisme édulcoré et envisagea une coalition impossible en 2008, cette formation porte toujours dans ses gènes une mémoire pertinente: celle du rapatriement unilatéral de 1982, de l'échec de Meech et, par là même, du fédéralisme renouvelé. Certes, le parti temporaire s'enracine et ne résoudra pas seul la question nationale, mais il ne peut être tenu responsable de toutes les hésitations de l'électorat québécois et des turpitudes du pouvoir canadien. Il y a un coût à se dire «Non» et celui-ci - la médiocrité provinciale - est autrement plus inquiétant que les cinq années de turbulences imaginées par Pauline Marois en 2005.

Avec sa constitution illégitime, le Canada s'institue sans nous, malgré nous et contre nous. En outre, le gouvernement Harper n'a pas notre confiance. Il est vrai que si l'avenir de cette monarchie constitutionnelle nous échappe, certains «Rhodésiens», à l'exemple de Conrad Black, continueront à concevoir leur Belle Province en termes paternalistes. D'après eux, les insatiables Québécois seraient par essence des latins émotifs et corruptibles. Nous avons constamment des exemples de ce mépris sous les yeux. Le Bonhomme carnaval à la valise pleine d'argent sale à la une du Maclean's(4) est tellement moins intègre que la haute finance mondiale et, du coup, plus ethnique voire tribal. En réalité, le fameux 1% décrié par les Indignés enferme notre nation dans une «réserve française». Ils pillent nos ressources naturelles. Les tenants de l'ordre établi achètent à coups de commandites et privent d'aspiration politique les Québécois sur la foi de postulats dignes des élucubrations ou «codes culturels»de Clotaire Rapaille!

La une du magazine Maclean's du 4 octobre 2010.

Faire ce qu'on peut

Cela tombe sous le sens qu'il n'est pas nécessaire d'être souverainiste - ni même nationaliste - pour être Québécois. Mais, contrairement aux militants des partis fédéralistes, tous les bloquistes sont d'abord des Québécois. Le Bloc promet de défendre les intérêts du Québec avant tout alors que les autres finassent, cherchent sans cesse à les soumettre à la volonté de la majorité anglophone. Social-démocrate, le Bloc évite soigneusement la polarisation gauche-droite délétère pour les petites nations minoritaires. Bref, fin de cycle politique ou non, comme l'évoquait habilement son slogan de campagne en 2004, le Bloc demeure sur la scène fédérale le seul «parti propre au Québec».

Loyauté première au Québec, foyer de l'Amérique française. À ce titre, le parti de Daniel Paillé eut des prédécesseurs: la Ligue nationaliste, le Bloc populaire, le Ralliement des créditistes et le Parti nationaliste. Toutes ces formations ont répondu à un vide politique profond. Comme l'écrivait André Laurendeau: «[À] Québec on fait ce qu'on veut; à Ottawa, on fait ce qu'on peut(5)». Cela doit inclure, au nom de la solidarité intergénérationnelle, notre relèvement national afin qu'un jour le Canada ne soit plus maître chez nous.

Article paru sur la Tribune libre de Vigile le 27 mars 2012.

Notes

(1) Le cas de Joseph-Adolphe Chapleau est emblématique à cet égard.
(2) André Laurendeau, La crise de la conscription 1942, Montréal, Éditions du Jour, 1962, p. 8.
(3) «Lors de la campagne électorale de 2011, les médias révèlent que la candidate [néodémocrate Ruth Ellen Brosseau] passe quelques jours durant la campagne en vacances à Las Vegas pour son anniversaire. De plus, un journaliste rapporte que Ruth Brosseau ne sait pas parler français, qui est la langue première des électeurs de sa circonscription. Un animateur d'une radio locale qui a rejoint la candidate lors de son voyage a été contraint de ne pas diffuser l'entrevue à cause de sa difficulté avec la langue française. (Wikipédia
(4) Martin Patriquin, «Quebec: The most corrupt province. Why does Quebec claim so many of the nation's political scandals?», Maclean's, 24 septembre 2010 [En ligne]http://www.macleans.ca/news/canada/the-most-corrupt-province/ (Page consultée le 13 octobre 2016). Le magazine torontois a récidivé, voir: Andrew Potter, «How a snowstorm exposed Quebec's real problem: social malaise», Maclean's, 20 mars 2017, [En ligne]http://www.macleans.ca/news/canada/how-a-snowstorm-exposed-quebecs-real-problem-social-malaise/ (Page consultée le 29 mars 2017).
(5) André Laurendeau, op.cit., p. 153.

Saviez-vous que...

Radio-Canada refusa d'accorder du temps d'antenne aux partisans du «Non» au plébiscite de 1942 sous le prétexte que ceux-ci n'avaient aucun parti politique à Ottawa.

Ouvrage de référence

Bickerton, James, Alain-G. Gagnon et Patrick J. Smith, Partis politiques et comportement électoral au Canada. Filiations et affiliations, Traduit de l'anglais par Dominique Fortier, Montréal, Boréal, 2002, 383 p. (en particulier le chapitre 6 intitulé: «Le Bloc québécois et ses prédécesseurs nationalistes: une trame de continuité dans la politique québécoise»). ISBN: 2-7646-0172-7.

vendredi 27 juillet 2012

Démographie : ce qu'il reste de nous



Pour avoir un pays, un territoire, il faut d'abord l'occuper.


Statistique Canada rend public la première partie du recensement canadien de 2011 à l'hiver 2012. Sonia Lévesque conteste la fiabilité des données à la une de l'hebdomadaire mitissien L'Information le 15 février. La journaliste désire comprendre certains chiffres jugés «surprenants pour ne pas dire questionnables». Elle s'adresse aux autorités concernées. Des erreurs peuvent se glisser çà et là dans le travail de Statistique Canada. Soulignons que cet organisme fédéral doit renoncer avec Stephen Harper au caractère obligatoire du formulaire long. Le gouvernement conservateur est prompt à défendre la vie privée des Canadiens si cela lui permet de couper dans la fonction publique. Et que penser de l'opposition offerte par les néo-démocrates! Après avoir raté leur indépendance et plébiscité Jack Layton sur un coup de cœur, les Québécois récoltent un recensement national tronqué. Ils héritent de l'embarras propre à celui qui se fait prendre soudainement les culottes à terre. Face à ce constat peu reluisant, l'envie est forte d'élargir à la démographie la réflexion sur notre indéniable déchéance.

Une tendance lourde

La courbe démographique ne peut se redresser à court ou moyen terme. La population qui vit sur le territoire actuel de la municipalité régionale de comté (MRC) de La Mitis décline depuis le recensement de 1956. La zone qui correspond à notre MRC perd 7467 personnes en 55 ans, soit 28,3% de ses effectifs. Le nombre de Québécois et de Canadiens augmente respectivement de 70,8% et 108,2% durant la même période. Un effritement constant de notre poids politique en résulte. L'acceptation de la nouvelle carte électorale québécoise par Bruno Jean, professeur en Développement régional à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) et membre de la Commission de la représentation électorale, couronne l'évolution funeste. Les localités situées sur le littoral parviennent tant bien que mal à se maintenir. Elles concentrent les activités industrielles et commerciales. Or, le haut-pays de La Mitis supporte à lui seul toutes les pertes de la MRC. Si on tient compte de l'accroissement naturel - constitué des naissances moins les décès - des années 1956 à 1980 environ, Saint-Charles-Garnier, Les Hauteurs, Sainte-Jeanne-d'Arc et La Rédemption voient disparaître entre les deux tiers et les trois quarts de leurs habitants. Le Bureau d'aménagement de l'Est du Québec (BAEQ) a planifié de fermer ces municipalités il y a 40 ans. Elles n'apparaissent plus que l'ombre d'elles-mêmes aujourd'hui. C'est encore plus inquiétant si l'on y ajoute le vieillissement de la population qui reste. Le déclin touche les écoles primaires au premier chef. L'enseignement de l'anglais intensif se révèle pour ce qu'il est: une fausse panacée. Aucune manœuvre dilatoire n'arrive à sauver, par exemple, l'école Euclide-Fournier de Saint-Charles-Garnier.

Le repeuplement de l'Occident

La disparition de l'homme blanc serait une «victoire» du progressisme.

Le problème soulevé demeure la manifestation locale du défi qui affecte l'ensemble des sociétés modernes avancées: la dénatalité et la dévitalisation des régions éloignées. En revanche, les Afro-descendants n'en sont pas là du tout. Leurs diverses nations connaissent un accroissement fulgurant (500%) depuis 1956. La démographie des villes subsahariennes explose. Une partie des leurs se déverse vers le Nord. Ainsi, le président américain, Barack Hussein Obama, est le fils d'un Kenyan. Le désir d'améliorer son sort est largement partagé. À l'exemple des Russes, des Ukrainiens, des Allemands et des Scandinaves qui conquièrent les plaines de l'Ouest entre 1860 et 1914 aux dépens des peuples premiers, il faut juste laisser le temps à la déferlante venue du Sud d'arriver à Sainte-Jeanne-d'Arc! Elle colonisera le colosse aux pieds d'argile qu'est depuis ses débuts l'Amérique française. La mauvaise conscience de l'homme blanc et les changements climatiques faciliteront le succès de l'entreprise. Sous nos latitudes, la majorité des femmes atteignent désormais l'âge de la ménopause. D'autres assureront la suite du monde. Un malheur n'arrive jamais seul. Je prévois que de nouvelles données de Statistique Canada confirmeront le recul du français comme langue maternelle au Québec cet automne.

Article paru dans L'Information, Mont-Joli, 7 mars 2012, p. 6.


Disparaître: le sort inévitable de la nation française d'Amérique? L'Office national du film produit ce documentaire-choc, animé par Lise Payette, diffusé en 1989.
 

Voir aussi

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«La Grande Faucheuse» poursuit son oeuvre. L'hebdomadaire L'Information de Mont-Joli, fondé en 1971, a paru pour la dernière fois le 23 décembre 2015.

R ichard Lavoie, «Le journal L'Information de Mont-Joli disparaît», ICI Radio-Canada.ca, 8 décembre 2015, [En ligne]http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/754127/information-mont-joli-transcontinentl-hebdomadaire-fermeture (Page consultée le 15 avril 2017).

jeudi 26 juillet 2012

NOUS sommes le Bas-Saint-Laurent

Petite chronique sur un libéralisme hypertrophié

La Commission jeunesse du Bas-Saint-Laurent ex alte le narcissisme dans l'espace public. Créé en 1998, le groupe de pression (lobby) subventionné prétend être «la voix officielle des jeunes de la région». Parce que l'image plus haut vaut bien mille mots/maux, voici mon billet sur la question du libéralisme.

Un ego en liberté
Depuis les débuts de la modernité, il y a au coeur du métier d'historien la volonté de comprendre et d'expliquer le monde ici-bas indépendamment de l'au-delà. De proposer un récit vraisemblable qui rassemble les personnes autour d'une vie sociale ou communautaire dont l'appartenance dépasse le simple cumul des nombrils. Or, je déplore chaque jour dans ma pratique professionnelle qu'au XXIe siècle le «nous» ne parle plus à tous les ego.

L'individualisme - source d'émancipation et d'autonomie - peut générer de la solitude. L'isolement se manifeste de différentes manières. Nous connaissons tous un système de santé à plusieurs vitesses. Presque la moitié des électeurs ne votent plus, en particulier les jeunes. À l'approche des Fêtes de fin d'année, des commerçants de la Gaspésie enregistrèrent une diminution de leurs ventes en raison des achats en ligne et dans les grands centres urbains. Enfin, c'est mûrement réfléchi et sous l'influence des faiseurs d'images, les «communicants», que la Commission jeunesse du Bas-Saint-Laurent (CJBSL), en collaboration avec ses partenaires, lance la campagne de promotion régionale «Je suis le Bas-Saint-Laurent.com».

Ensemble
Soyons clair. Le «Je/Me/Moi» se lève le matin, part travailler et revient exténué chez lui le soir. C'est ENSEMBLE qu'on s'informe aussi bien de la situation alimentaire en Corée du Nord, de l'état de l'économie américaine que de la fluoration de l'eau potable à Mont-Joli. «L'homme est par nature un animal politique», disait Aristote.

Il faut quelque chose de plus qu'une règle de droit garantissant les libertés individuelles pour faire société. Si les pingouins parlent pingouin, les humains ne parlent pas humain! Ils sont porteurs d'une culture que nous voulons francophone en cette terre d'Amérique. Afin de rester vigilant, l'histoire devrait tout naturellement y occuper une place de choix.

C'est consciente de cette haute responsabilité que j'ai effectué «pro bono» un certain nombre de recherches sur mon coin de pays: Saint-Donat-de-Rimouski. Mon engagement de jeunesse me fit rencontrer au fil des ans plusieurs acteurs du développement local. Je suis stupéfaite de constater, après tant de réalisations bénévoles, que le maire et préfet de la MRC de La Mitis, Michel Côté, n'ait jamais tâché de me joindre. Je demeure dans une petite municipalité de 890 habitants. On repassera pour la «solidarité rurale»! Il y a là une forme d'ingratitude que le simple bon sens n'arrive pas à expliquer. «Ça a dû se perdre dans une filière», me lança un jour le directeur-général et secrétaire trésorier, le médiocre Gil Bérubé. Tant vaut le village, tant vaut le pays(1). Dure est la pratique de l'histoire dans une société atomisée où le «nous» se trouve en voie de dissolution. Les identités locale, régionale et nationale s'incarnent pourtant dans un NOUS.


Il me semble que la Commission jeunesse du Bas-Saint-Laurent 
célèbre sans gêne l'individu post-historique réduit au festivisme.
Source: YouTube

Texte remanié d'un article paru dans Le Bas St-Laurent, Rimouski, 18 janvier 2012, p. 6.

Note
(1) «Dans le Québec rural d'autrefois, par exemple, l'attachement à la famille, à la terre, à la foi religieuse, à la langue des ancêtres, à la communauté villageoise, le respect de l'autorité, la fidélité conjugale, la vertu du dévouement et l'esprit de sacrifice constituaient ces facteurs de cohésion interne qui ont permis à cette société de survivre.» Michel Métayer, La philosophie éthique. Enjeux et débats actuels, 3e édition, Saint-Laurent, ERPI, 2008, p. 93. ISBN: 978-2-7613-2324-6. 

L'arroseur arrosé en guise d'épilogue

Ironie du sort, le couperet est tombé sur une CJBSL égotiste en avril 2015 alors que le gouvernement Couillard menait une politique libérale de réduction des structures.

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Les Forums, qu'osse ça donne?

Il est possible de déterminer l'échec ou la réussite des Forums jeunesse, dont faisait partie la CJBSL, en examinant leur capacité à remplir sur le terrain leurs deux principaux mandats. Le premier consiste à stimuler la participation citoyenne et électorale des jeunes de 35 ans et moins. Dans une lettre d'opinion publiée par Le Soleil le 28 avril 2015, d'anciens membres des Forums offraient à ce sujet un portrait flatteur d'eux-mêmes:
  • «Partout, à la grandeur de la province, ils ont travaillé à ce que les jeunes prennent à bras le corps leur rôle de citoyen, à ce qu'ils aillent voter [...]»

À vrai dire, le taux de participation des jeunes aux élections n'a cessé de fléchir après 1999, année de création des Forums. Un communiqué du Directeur général des élections (DGEQ) titrait le 21 octobre 2016: «Au Québec, les jeunes en région votent de moins en moins». Voir l'étude réalisée par la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l'Université Laval.

Loin de se reconnaître faillible, nos bureaucrates en herbe ajoutent en parlant de leur deuxième mandat qu'est la gestion de fonds publics:
  • «De réunion en réunion, de conseil d'administration en conseil d'administration, d'année en année, les jeunes bénévoles et employés des forums ont changé leur monde, mais ils se sont aussi changés eux-mêmes. Ils sont aussi devenus de bons administrateurs.»

Pourtant, un an et demi plus tôt (janvier 2014), l'un des signataires de la lettre, François Roussy, avait été perquisitionné par l'Unité permanente anticorruption (UPAC). Maire de Gaspé entre 2005 et 2013, il fut arrêté le 17 mars 2016, en compagnie de Nathalie Normandeau et Marc-Yvan Côté, pour des accusations de complot et d'abus de confiance. Le dossier est actuellement devant les tribunaux.

En conclusion, l'idée de rassembler les jeunes est sans doute excellente. Mais, la rationalité technocratique qui s'empare de ces instances introduit dans le corps social un effroyable bacille. Elle offre à la relève ce que notre époque compte de plus moralement détestable, à savoir un «turbo-LIBÉRAL-isme» devenu fou.

mardi 24 juillet 2012

2011 : une année horrible pour les souverainistes


Trois ténors du Parti québécois démissionnent le 6 juin 2011.
Ils dénoncent «l'autorité outrancière» de leur cheffe, Pauline Marois.
Photo: ICI Radio-Canada

Annus horribilis est l'expression employée par notre reine Élisabeth II pour qualifier l'ensemble de ses déboires familiaux en 1992. L'année qui s'achève fut également catastrophique pour les souverainistes. Parlez-en aux organisateurs bloquistes ou péquistes! Tout le monde en convient, 2012 ne s'annonce guère mieux pour celles et ceux qui désirent encore faire du Québec un pays.

L'opposition au très impopulaire gouvernement Charest est divisée. Le débat [à l'allure puérile] sur les accommodements raisonnables resurgit juste avant le temps des Fêtes. Le réalignement des nationalistes «bleus» en faveur du terne François Legault n'augure rien d'excitant en politique «provinciale». Quant à l'engouement que les Québécois semblent porter à Gilles Duceppe depuis son humiliation du 2 mai, il tient du paradoxe. Possiblement le même qui reporta René Lévesque au pouvoir moins d'un an après le premier échec référendaire.

Soyons clair. Toute nation qui se respecte aspire à fonder un État. Dans une fédération, chaque nation doit faire des compromis, parfois sur ses intérêts vitaux. Des crises ont éclaté par le passé, d'autres se produiront inévitablement à l'avenir. Pour rendre la domination de la majorité moins oppressante, les [dirigeants canadiens-français] ont cultivé et exploité habilement la théorie du pacte, de la dualité canadienne. Qui a été dupe du mythe des «deux peuples fondateurs», à part les francophones?

Au Canada anglais, le Québec est une province ne nécessitant aucun statut particulier et les francophones ne constituent qu'une minorité parmi d'autres. Cette conception trouve son expression notamment dans le multiculturalisme et la Charte canadienne des droits. What does Quebec want? À 23%, la «réserve française» n'est même plus une préoccupation pour le ROC et ses hauts fonctionnaires unilingues. Trente ans sans adhérer à la Constitution du pays et nul sentiment d'urgence. Autant de coups de force ou de simples ingérences dans notre vie collective qui ne justifient pas qu'on s'oublie.

Nous ne devons pas fléchir dans nos moyens comme dans nos aspirations les plus légitimes. Pourtant, de vexations en révoltes, mesures de guerre et «dernières chances» - la «vague orange» est le nouvel avatar - l'histoire politique du Québec bégaie, tourne en rond dans ses projets, son utopie républicaine. Épuisés, nos représentants délaissent le contenu pour le contenant. Le peuple ne leur fait plus confiance. Et pour cause, comme le souligne Joseph Yvon Thériault dans un texte publié par Le Devoir, la démocratie s'exerce de plus en plus contre la politique. Populisme de droite, populisme de gauche... L'environnement, la santé, le déficit zéro ou les accommodements raisonnables deviennent autant d'exutoires «citoyens» au refoulement de la question nationale.

Soit dit en passant, la question nationale n'appartient pas seulement aux Montréalais. André Laurendeau, par exemple, le savait et évitait la condescendance à l'égard des régions. Il y a une vie intellectuelle progressiste hors du conservatisme identitaire élitiste de certains intolérants. Leur attitude centralise et isole le mouvement national, car les principes de la liberté, les droits de l'homme, la nature et l'objet d'un  gouvernement occupent tous les esprits et se discutent jusque dans le village le plus reculé de notre Québec immense. Fernand Dumont ne disait-il pas, en 1991, «la première condition pour une décentralisation véritable n'est pas d'abord de l'ordre de l'organisation ou de l'administration; elle relève de la culture»?

Mauvaise nouvelle pour le Québec français, les trois circonscriptions créées dans la couronne de Montréal ne seront jamais aussi francophones que Lotbinière, Kamouraska-Témiscouata et Matane. Le coup fatal porté à notre nationalité en région pourrait bien venir de ces jeunes issus de la classe moyenne qui partent en autobus étudier à l'extérieur en souhaitant au retour parler un anglais sans accent, c'est-à-dire sans québécitude. La suprématie anglo-saxonne impressionne toujours les moutons atteints de fatigue culturelle. Où sont les Indignés de la langue?

Tocqueville a écrit: «Les peuples se ressentent toujours de leur origine.» Ce que nous disons et ce que nous ferons comme Québécois témoignent d'une volonté d'en finir. En attendant notre capitulation définitive promue par les tenants de la collaboration sans condition, vivre en français est plus que jamais un acte de résistance.

Article paru dans Le Devoir, Libre opinion, 19 décembre 2011 [En ligne] http://www.ledevoir.com/politique/canada/338697/libre-opinion-une-annee-horrible-pour-les-souverainistes (Page consultée le 19 juillet 2015).

lundi 23 juillet 2012

Retour sur la «vague orange» en Gaspésie et aux Îles(1)

«Jack Layton, lors de son discours après la diffusion des résultats de l'élection du 2 mai dernier.»
Photo: Ivanoh Demers, La Presse

Changement

Nous apprenions le soir du 2 mai 2011 que la circonscription de Gaspésie - Îles-de-la-Madeleine n'a pas échappé à la «vague orange». Fort du charisme de son chef, Jack Layton, le candidat du Nouveau Parti démocratique (NPD), Philip Toone, fut élu avec 33,8% des suffrages valides. Cela représentait une mince avance de 2,1% ou 777 votes sur son principal adversaire, le bloquiste Daniel Côté. Les néodémocrates n'avaient obtenu que 7% des voix en 2008.

Le peuple québécois commence tout juste à mesurer les conséquences des dernières élections fédérales. Songeons à Harper majoritaire, à la crise au Parti québécois et à la faiblesse ou simple inexpérience de la députation néodémocrate.

Continuité

Un examen détaillé des résultats montre néanmoins la reproduction des clivages géographiques, ethniques et linguistiques en Gaspésie et aux Îles. Ainsi, le sentiment d'appartenir au Canada devient plus vif à la frontière néo-brunswickoise. Pendant que la majorité francophone appuyait tièdement le Bloc québécois, les options fédéralistes engrangeaient un score quasi soviétique chez les anglophones et l'abstention concernait environ 80%(2) des autochtones. C'est à la fois l'usure du Bloc parmi les francophones, le rejet massif du nationalisme québécois au sein des minorités et la personnalité du «bon Jack» Layton - sans véritable offre pour le Québec - qui donnèrent la victoire au NPD.

Le peuplement de la région est relativement ancien et diversifié: Micmacs, Acadiens, Loyalistes, Jersiais, Canadiens français, etc. Chaque communauté possède ses institutions. Nous relevions à l'instant les visions contrastées du pays qui en émanent. Il est remarquable que les électeurs inscrivent leurs choix dans la mémoire longue des peuples. L'analyste, cependant, est en droit de se demander si les groupes évoluant dans une telle mosaïque arrivent à se parler.

Rupture

Il existe plusieurs modèles d'intégration sociale. Le néolibéralisme travaille à l'effacement des nations au profit des seuls droits individuels et intérêts économiques. Cette logique a plus de ramifications qu'on ne se l'imagine quand on considère le positionnement centralisateur et chartiste du NPD. Les aspects politiques de la vie humaine ont été gravement minorés dans les livres d'histoire(3), puis délibérément occultés à l'école(4). Comme la plante privée de lumière, les projets collectifs s'étiolent, tandis que les jeunes lorgnent «l'international». À peine 53,8% des électeurs gaspésiens et madelinots sont allés aux urnes le 2 mai, 62,9% à travers le Canada, ce qui correspond à un véritable décrochage citoyen.

Il y a aujourd'hui un développement plus inquiétant que les traditionnels clivages ethnolinguistiques. Margaret Thatcher nia un jour l'existence de la société! Nous craignons par-dessus tout que l'avancement d'un libéralisme monochrome, si bien illustré au Québec par cette «vague orange» surgie de nulle part, ne se fasse au prix d'une perte de repères culturels. Les futures générations seront-elles coupées d'un riche patrimoine?

Cette analyse est une version remaniée de notre texte paru sur le site Internet du quotidien Le Soleil de Québec le 6 novembre 2011.

Notes

(1) J'ai accordé à ce propos une entrevue à la radio CFIM des Îles-de-la-Madeleine le 8 novembre 2011. «L'heure d'ici» est une émission d'information du midi animée par Pierre Aucoin.
(2) Sur le territoire de la réserve de Listuguj, par exemple, 1139 des 1385 électeurs n'ont pas voté la journée du 2 mai (82,2%). Canada, Élections Canada, Résultats officiels du scrutin. Quarante et unième élection générale 2011, [En ligne] http://www.elections.ca/scripts/ovr2011/defaultf.html (Page consultée le 26 août 2016).
(3) Pour ne citer que trois ouvrages synthèses: Histoire du Québec contemporain (1979, rééditée en 1989), Histoire de la Gaspésie (1981, rééditée en 1999) et Histoire des Îles-de-la-Madeleine (2003).
(4) Antoine Robitaille, «Cours d'histoire épurés au secondaire, Québec songe à un enseignement ''moins politique'', non national et plus ''pluriel''», Le Devoir, 27 avril 2006, p. A1 et A8, [En ligne] http://www.ledevoir.com/societe/education/107695/cours-d-histoire-epures-au-secondaire (Page consultée le 4 septembre 2016).

Lectures suggérées

Pierre Drouilly, «L'élection fédérale de 2011 au Québec. Un ''OVNI'' électoral», dans Miriam Fahmy, sous la dir., L'état du Québec 2012, Montréal, Boréal, 2012, p. 110-118. ISBN: 978-2-7646-2162-2.

Richard Nadeau et Éric Bélanger, «Comment expliquer la vague orange du 2 mai au Québec?», dans Miriam Fahmy, sous la dir., L'état du Québec 2012, op. cit., p. 119-125.

dimanche 22 juillet 2012

UQAR : l’échec des fonctionnaires du développement territorial


La Commission de la représentation électorale (CRE) fixe les limites des circonscriptions d'abord en fonction du nombre d'électeurs. Cela tombe mal pour plusieurs municipalités rurales de l'Est du Québec qui combinent tous les types de déclins démographiques imaginables: la ruralité face aux villes centres, le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie comparativement au reste du Québec, le Québec à l'intérieur du Canada et la civilisation occidentale dans le monde.

De 10 élus sur 91 à l'Assemblée législative en 1944, l'Est du Québec est passé à huit sur 125 présentement à l'Assemblée nationale et le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) prévoit nous en enlever deux autres. La tendance est à la baisse, absolue ou relative, peu importe le scénario retenu. Le même phénomène s'observe au fédéral.

Ici, comme ailleurs sur le globe, une immigration de masse remplace les populations euro-descendantes vieillissantes. On comprend que les trois circonscriptions créées autour de Montréal ne seront jamais aussi francophones que celles appelées à disparaître: Lotbinière, Kamouraska-Témiscouata et Matane.

Défendre le poids politique de sa région est normal, attendu et entendu. Ma réflexion emprunte une autre direction. Après des années de statu quo, le moment de vérité est arrivé et le couperet du DGEQ est tombé. Les fonctionnaires qui pratiquent les «métiers du développement territorial», notamment l'Université du Québec à Rimouski (UQAR) qui en fait un «axe d'excellence», doivent se regarder en face, questionner jusqu'à leur existence. Est-ce que le territoire dans son ensemble se porte mieux depuis leur apparition dans les années 1960 et 1970? Quels emplois assurent-ils à part les leurs à Rimouski? Cette pléthore de technocrates n'ayant su infléchir la courbe démographique et éviter la catastrophe, la réponse risque d'être dérangeante. Chaque refonte de la carte électorale est pour eux un nouveau constat d'échec.

Une première version de ce billet parue dans Le Bas St-Laurent, Rimouski, 12 octobre 2011, p. 6.

Ces forestiers et voyageurs dépeints par Joseph-Charles Taché

Illustration de la couverture: Cornelius Krieghoff, Tête d'habitant,
Musée McCord, M967.100.11.
Source: Les Éditions du Boréal

Justin Trudeau et des millions d'enfants à travers le monde se costumeront à l'image de leur personnage hollywoodien favori pour Halloween. Par chez nous, des figures héroïques devraient pourtant s'imposer à la mémoire des adultes. Il s'agit de ces forestiers et voyageurs décrits il y a un siècle et demi par Joseph-Charles Taché(1).

La forêt a toujours joué un rôle essentiel dans notre identité. Les draveurs, en particulier, ont déployé sur le territoire toute la force, l'adresse, le courage, la patience et la santé dont l'homme est capable. Tirons-en un réservoir inépuisable de traditions.

Il ne s'agit pas de regretter une époque révolue, mais de reconnaître que ce que nous sommes n'est pas apparu avec la Révolution tranquille. À l'heure des «accommodements raisonnable (sic)», il faut urgemment se réconcilier avec notre passé canadien-français.

Mauvaise conscience? Qu'on se le dise, certains peuples ont un passé plus lourd et honteux que le nôtre.

Nos ancêtres bas-laurentiens furent pittoresques. Réaffirmons-en le meilleur: notre désir de durer. Extirpons-en le pire: l'accusation de repli identitaire. Nous contribuerons ainsi, je l'espère, à la diversité culturelle du monde.

Version remaniée d'un article publié dans L'Information de Mont-Joli le 12 octobre 2011 à la page 6.

Note
(1) Je vous en recommande la lecture. Joseph-Charles Taché, Forestiers et Voyageurs. Moeurs et légendes canadiennes, Postface de Michel Biron, Montréal, Boréal, 2002, Coll. «Boréal compact», no 137, 267 p. ISBN: 2-7646-0177-8. L'ouvrage paru d'abord en 1863 dans Les Soirées canadiennes. Il est disponible sur le site Web de Bibliothèque et Archives nationales du Québec à l'adresse suivante: http://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2612628 (Page consultée le 4 septembre 2019).