dimanche 29 juillet 2012

Un parti propre au Québec

En 1867, le journal La Minerve, organe du Parti libéral-conservateur, affirma que c'est de Québec que seraient abordés les besoins de la vie quotidienne. Les Pères de la Confédération (sic), réunis à huis clos, attribuèrent cependant les fonctions les plus prestigieuses au gouvernement central. Les régions ou provinces - littéralement «pour les vaincus» en latin - ne représenteraient que de «grosses municipalités». Aucune ambiguïté n'existe à cet égard. Ainsi, sous le nouveau régime dirigé par le très centralisateur John A. Macdonald, il valait mieux être simple ministre à Ottawa que le Premier à Québec(1). La théorie du pacte entre deux peuples fondateurs ne fut qu'un mythe masquant cette domination. Elle fut employée après 1867 par nos élites, tout juste tolérée par les anglophones, avec le dessein d'aller chercher un bloc de 50 députés nécessaires à la formation d'une solide majorité au Parlement de la Puissance. C'est navrant, mais nos ancêtres canadiens-français en furent dupes. Rappelons à leur décharge que l'Empire britannique venait de les écraser lors des Rébellions et par l'Acte d'Union. Ils étaient réduits aux ornières de la survivance.

Un pays bâti sur la Conquête, c'est-à-dire le pompage systématique de l'identité québécoise par l'identité canadienne. L'assimilation progressive des francophones en imposant artificiellement d'un océan à l'autre - afin de contrer le nationalisme québécois - une seconde ruse: la Loi sur les langues officielles (1969). Or, les Québécois sont plus que des individus parlant le français. Notre présence infime et en déclin sur le continent exige une vigilance de tous les instants, un attachement à des institutions distinctes et un droit à l'autodétermination que nous refuse la gauche trudeauiste-NPD en avançant au coeur de la cité leur dernier cheval de Troie: le multiculturalisme. Fragiles, les Québécois ne peuvent admettre que des leurs les aient trichés. N'ayons pas le souffle court. «Riel, notre frère, est mort» (Honoré Mercier) et le rêve de reconquête du curé Labelle aussi.

Que le déplore les esprits chagrins et las, la lutte pour l'indépendance est longue et incertaine. À l'instar de tant d'autres peuples sur la terre, elle nécessite courage et préparation. Alors que les boomers demeurent souverainistes, comment croire que les jeunes de 20 ans soient fatigués de la question nationale? Entre la mondialisation et leurs ambitions personnelles, ils n'ont jamais été amenés à y réfléchir sérieusement. Tôt ou tard une nouvelle crise éclatera. «C'est lorsque deux nations s'opposent avec intensité qu'on peut mesurer combien elles existent.(2

La pertinence du Bloc québécois

Depuis seulement 20 ans, le Bloc permet aux souverainistes - qui par le passé se trouvaient sans représentation - d'acquérir une crédibilité notamment dans les affaires étrangères, la politique monétaire, le droit criminel ou la défense. Même si la participation au pouvoir n'est pas à sa portée, l'expertise récente du Bloc québécois - en dehors des ministères «patroneux» que nous concédaient traditionnellement la majorité anglophone (Travaux publics, Postes ou Agriculture) - sert à décomplexer l'ensemble des Québécois. C'est pourquoi, malgré l'humiliation subie le 2 mai, les bloquistes ont toutes les raisons d'être fiers du travail accompli. Personnellement, j'habite l'une des rares municipalités du Québec à avoir tourné le dos aux libéraux fédéraux dès 1972 et laissez-moi vous dire que pour se faire élire le jeune député bloquiste de ma circonscription n'a pas mené campagne de Las Vegas!(3)

Si l'organisation du Bloc québécois voue à son ancien chef, l'autoritaire Gilles Duceppe, un fâcheux culte de la personnalité (prix Gilles-Duceppe entre autres), fait écho à un nationalisme édulcoré et envisagea une coalition impossible en 2008, cette formation porte toujours dans ses gènes une mémoire pertinente: celle du rapatriement unilatéral de 1982, de l'échec de Meech et, par là même, du fédéralisme renouvelé. Certes, le parti temporaire s'enracine et ne résoudra pas seul la question nationale, mais il ne peut être tenu responsable de toutes les hésitations de l'électorat québécois et des turpitudes du pouvoir canadien. Il y a un coût à se dire «Non» et celui-ci - la médiocrité provinciale - est autrement plus inquiétant que les cinq années de turbulences imaginées par Pauline Marois en 2005.

Avec sa constitution illégitime, le Canada s'institue sans nous, malgré nous et contre nous. En outre, le gouvernement Harper n'a pas notre confiance. Il est vrai que si l'avenir de cette monarchie constitutionnelle nous échappe, certains «Rhodésiens», à l'exemple de Conrad Black, continueront à concevoir leur Belle Province en termes paternalistes. D'après eux, les insatiables Québécois seraient par essence des latins émotifs et corruptibles. Nous avons constamment des exemples de ce mépris sous les yeux. Le Bonhomme carnaval à la valise pleine d'argent sale à la une du Maclean's(4) est tellement moins intègre que la haute finance mondiale et, du coup, plus ethnique voire tribal. En réalité, le fameux 1% décrié par les Indignés enferme notre nation dans une «réserve française». Ils pillent nos ressources naturelles. Les tenants de l'ordre établi achètent à coups de commandites et privent d'aspiration politique les Québécois sur la foi de postulats dignes des élucubrations ou «codes culturels»de Clotaire Rapaille!

La une du magazine Maclean's du 4 octobre 2010.

Faire ce qu'on peut

Cela tombe sous le sens qu'il n'est pas nécessaire d'être souverainiste - ni même nationaliste - pour être Québécois. Mais, contrairement aux militants des partis fédéralistes, tous les bloquistes sont d'abord des Québécois. Le Bloc promet de défendre les intérêts du Québec avant tout alors que les autres finassent, cherchent sans cesse à les soumettre à la volonté de la majorité anglophone. Social-démocrate, le Bloc évite soigneusement la polarisation gauche-droite délétère pour les petites nations minoritaires. Bref, fin de cycle politique ou non, comme l'évoquait habilement son slogan de campagne en 2004, le Bloc demeure sur la scène fédérale le seul «parti propre au Québec».

Loyauté première au Québec, foyer de l'Amérique française. À ce titre, le parti de Daniel Paillé eut des prédécesseurs: la Ligue nationaliste, le Bloc populaire, le Ralliement des créditistes et le Parti nationaliste. Toutes ces formations ont répondu à un vide politique profond. Comme l'écrivait André Laurendeau: «[À] Québec on fait ce qu'on veut; à Ottawa, on fait ce qu'on peut(5)». Cela doit inclure, au nom de la solidarité intergénérationnelle, notre relèvement national afin qu'un jour le Canada ne soit plus maître chez nous.

Article paru sur la Tribune libre de Vigile le 27 mars 2012.

Notes

(1) Le cas de Joseph-Adolphe Chapleau est emblématique à cet égard.
(2) André Laurendeau, La crise de la conscription 1942, Montréal, Éditions du Jour, 1962, p. 8.
(3) «Lors de la campagne électorale de 2011, les médias révèlent que la candidate [néodémocrate Ruth Ellen Brosseau] passe quelques jours durant la campagne en vacances à Las Vegas pour son anniversaire. De plus, un journaliste rapporte que Ruth Brosseau ne sait pas parler français, qui est la langue première des électeurs de sa circonscription. Un animateur d'une radio locale qui a rejoint la candidate lors de son voyage a été contraint de ne pas diffuser l'entrevue à cause de sa difficulté avec la langue française. (Wikipédia
(4) Martin Patriquin, «Quebec: The most corrupt province. Why does Quebec claim so many of the nation's political scandals?», Maclean's, 24 septembre 2010 [En ligne]http://www.macleans.ca/news/canada/the-most-corrupt-province/ (Page consultée le 13 octobre 2016). Le magazine torontois a récidivé, voir: Andrew Potter, «How a snowstorm exposed Quebec's real problem: social malaise», Maclean's, 20 mars 2017, [En ligne]http://www.macleans.ca/news/canada/how-a-snowstorm-exposed-quebecs-real-problem-social-malaise/ (Page consultée le 29 mars 2017).
(5) André Laurendeau, op.cit., p. 153.

Savez-vous que...

Radio-Canada refusa d'accorder du temps d'antenne aux partisans du «Non» au plébiscite de 1942 sous le prétexte que ceux-ci n'avaient aucun parti politique à Ottawa.

Ouvrage de référence

Bickerton, James, Alain-G. Gagnon et Patrick J. Smith, Partis politiques et comportement électoral au Canada. Filiations et affiliations, Traduit de l'anglais par Dominique Fortier, Montréal, Boréal, 2002, 383 p. (en particulier le chapitre 6 intitulé: «Le Bloc québécois et ses prédécesseurs nationalistes: une trame de continuité dans la politique québécoise»). ISBN: 2-7646-0172-7.

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